Ce texte est un compte-rendu de la conférence De l’ambition à l’action : réussir la stratégie industrielle de défense du Canada tenue le 26 janvier 2026 à l’UQAM.
Lundi 26 janvier, une conférence a été donnée sur la stratégie industrielle de défense du Canada (SID) ainsi que sur les attentes qu’elle suscite. Cet exercice mis en place sous le mandat du Premier ministre Carney s’inscrit dans un contexte mondial de dégradation de l’environnement stratégique du pays, marqué à la fois par l’instabilité du système international et par l’incertitude croissante quant à la fiabilité du partenaire américain. Dans ce contexte, il semble que la SID soit une tentative de repositionnement stratégique du pays. L’objectif étant de renforcer la résilience canadienne, mais aussi de réduire certaines des dépendances critiques de l’industrie de défense ainsi que de soutenir le développement d’une base industrielle et technologique dans le domaine de la défense tout en étant adaptés aux besoins et enjeux contemporains.
Cette rencontre a offert une tribune d’échanges entre universitaires, hauts fonctionnaires et dirigeants d’entreprises. Les participants ont pu exprimer leurs attentes quant au contenu de cette stratégie, formuler des recommandations, mais aussi soulever des inquiétudes et des réserves concernant les risques que celle-ci soit trop ambitieuse, fragmentée ou insuffisamment ancrée aux contraintes propres au contexte canadien. Cette note résume de manière structurée les discussions et suggestions qui ont surgi lors des débats tenus pendant cette rencontre.
En résumé, il y a un consensus sur l’importance de renforcer les capacités canadiennes en recherche et développement (R&D), d’améliorer le processus de conversion de l’innovation en production et d’exportation et de contribuer simultanément à la sécurité économique canadienne. Elle doit également permettre au Canada de développer une autonomie stratégique accrue, en évitant de se retrouver en autarcie. Le Canada ne peut pas « tout faire » : il doit plutôt concentrer ses efforts sur les domaines où il dispose déjà d’avantages comparatifs, tout en recherchant des partenariats industriels à l’international dans le but de diversifier ses dépendances.
Après avoir rappelé ce que représente cette stratégie industrielle de défense et mis en avant les efforts déjà entrepris par le gouvernement canadien, cette note examinera les principales attentes et préoccupations exprimées, avant de conclure par les recommandations les plus récurrentes qui ont été exprimées.
La Stratégie Industrielle de Défense (SID) : Une nouveauté structurante pour le Canada
L’élaboration d’une stratégie industrielle de défense est une initiative inédite pour le Canada. Jusqu’ici, le pays faisait figure d’exception parmi ses alliés en ne disposant d’aucun document-cadre définissant clairement ses priorités industrielles, mais aussi ses objectifs technologiques et ses leviers d’action en matière de défense.
Bien que sa divulgation ait été reportée en raison du contexte politique mondial et des réformes apportées à l’Agence d’investissement pour la défense (AID), la SID est le fruit d’un travail pangouvernemental. Celui-ci a réussi à mobiliser les portefeuilles de la défense, de l’industrie, du développement économique et des affaires étrangères en ayant pour objectif de mieux articuler la sécurité nationale et la politique industrielle canadienne.
Jean-François Juneau, Directeur principal par intérim de l’équipe de la stratégie industrielle pour le ministère de la Défense nationale du Canada, nous a rappelé que le gouvernement n’a pas attendu le dernier moment pour structurer la démarche : depuis 2024, une équipe de travail a été mise à l’œuvre, un budget a été annoncé (aux alentours de 6 milliers sur cinq ans) et plusieurs mesures préliminaires ont vu le jour.
Deux objectifs centraux ont été soulignés :
- Réformer l’approvisionnement militaire, jugé trop lent, trop lourd et insuffisamment compatible avec les réalités industrielles. Pour imager le tout, Juneau a noté qu’il était parfois plus simple pour des entreprises canadiennes de contracter avec le Pentagone qu’avec Ottawa.
- Accélérer le passage de l’innovation à la commercialisation, afin de consolider une filière industrielle canadienne capable non seulement de répondre aux besoins nationaux, mais aussi de s’insérer dans des marchés d’exportation.
Stépagine Lesaux-Farmer, Directrice adjointe p.i. de la Direction des exportations en matière de défense pour Affaires mondiales Canada, nous a présenté la stratégie d’exportation de défense, développée pour permettre aux entreprises canadiennes d’accéder à de nouveaux marchés. Le choix de la SID de s’orienter de cette manière reflète une réalité structurelle du Canada : la taille restreinte de son marché national rend impossible pour une industrie de la défense de dépendre uniquement des demandes internes.
En s’inspirant des modèles mis en place chez ses alliés (agences dédiées aux exportations, comités spécialisés, dispositifs d’accompagnement industriel), le gouvernement Carney cherche à donner un cap clair pour le pays. Cependant, toutes ambitions s’accompagnent d’attentes élevées, mais aussi d’une vigilance quant à la réelle faisabilité d’une telle stratégie.
Première Attente : Une industrie plus souveraine, mais réaliste et non autarcique
Tous les intervenants s’accordaient sur la nécessité, pour le Canada, de renforcer sa souveraineté industrielle et de se prémunir des risques à venir face aux États-Unis, d’autant plus dans un contexte de volatilité politique américain et de pressions potentielles sur les chaînes d’approvisionnement.
Un des principaux avertissements quant à cette orientation est revenu à multiple reprises : cette stratégie doit rester réaliste et doit prendre en compte les différentes contraintes de la situation canadienne. En ce sens, il ne peut reproduire un modèle à la Française, fondé sur l’idée d’une autonomie industrielle très diversifiée et sur sa capacité à structurer des chaines d’approvisionnement construite presque totalement au niveau national. Ici, le défi pour le Canada est de développer une autonomie sélective, c’est-à-dire de concentrer ses efforts dans certains domaines considérés comme critiques, tout en continuant à renforcer sa coopération avec des alliés fiables.
Plusieurs des panélistes ont apporté l’idée que le Canada devrait travailler vers une intégration dans des consortiums internationaux, qui lui permettrait de participer à des projets communs, mais aussi à partager le coût de développements avec des partenaires. Yan Cimon, Professeur titulaire au département de management de l’Université Laval, a rappelé un point crucial pour le développement de la SID : l’autonomie ne doit pas signifier l’isolement. Ainsi, le Canada doit être capable, à la fois, de soutenir ses opérations en cas de crise majeure et de rester ancré à des réseaux industriels avec ses collaborateurs.
Dans cette perspective, Justin Massie, Directeur du Département de science politique à l’Université du Québec à Montréal et codirecteur du Réseau d’analyse stratégique, a défendu l’idée que le Canada doit adopter une posture de hedging. Le but étant de préserver la relation avec le voisin étatsunien sans avoir à dépendre de celui-ci. On ne veut pas la rupture, mais plutôt le développement d’une capacité de résilience capable de limiter l’exposition du pays aux décisions américaines imprévisibles.
Finalement, un autre élément important a émergé des discussions : le projet mis en place par le gouvernement Carney pour la SID ne doit pas être conçu comme une stratégie à court terme qui viserait à obtenir des gains politiques immédiats. Mais bien comme un processus ayant des perspectives sur les 20 et 30 prochaines années. Cette échelle étant la seule pertinente pour songer à construire une base industrielle canadienne durable dans le domaine de la défense.
Deuxième attente : une stratégie arrimée aux Forces armées et à la société
Le deuxième point crucial qui a fait l’unanimité est la nécessité pour la SID de s’enraciner dans les besoins réels des Forces armées canadiennes (FAC). Guillaume Côté, Président-directeur général du Consortium de recherche et d’innovation en aérospatiale au Québec (CRIAQ), mais aussi Marc Bigaouette, Directeur des programmes gouvernementaux canadiens pour Bell Textron, nous ont rappelé que ce sont bien les FAC qui sont les utilisateurs finaux. De ce fait, leur confiance ainsi que leur capacité opérationnelle doivent demeurer la pierre angulaire de ce projet. Il ne faut donc pas privilégier le développement de matériel « made in Canada » au détriment de la performance. Il faut plutôt aligner la SID avec les exigences et attentes opérationnelles.
Un autre des points fondamentaux soulevés se trouve dans l’importance de la coordination avec les provinces. Anessa Kimball, professeure du département de sciences politiques de l’Université Laval, et Youri Rousseau, sous-ministre adjoint aux politiques économiques et aux affaires extérieures au ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, ont souligné l’importance d’une collaboration étroite avec les gouvernements provinciaux, qui détiennent les leviers économiques et industriels, pour mettre en œuvre la SID, compte tenu de la structure fédérale canadienne. Le cas du Québec est très pertinent, car il possède un certain nombre d’avantages comparatifs dans l’aérospatiale, en technologie avancée, mais aussi en IA. Ces atouts font d’eux des acteurs clé de la bonne implémentation de la SID à condition que celle-ci leur crée des conditions favorables.
Cependant, des craintes ont aussi été formulées par les intervenants. Bien que la collaboration avec les provinces soit essentielle et que des efforts soient déployés, la SID ne doit pas servir à des fins de développement économique à court terme ou pour créer des emplois locaux en réponse à des motivations électorales. Si une telle logique devait s’appliquer, elle pourrait entraîner la dispersion des investissements, la prolifération de projets irréalisables et l’affaiblissement global des efforts déployés par la SID, tout en réduisant son efficacité globale.
Le dernier point repose sur la question de l’acceptabilité sociale, qui reste une problématique à gérer pour cette stratégie. Yan Cimon a souligné que, même si la population canadienne est favorable au développement technologique et à l’innovation, elle l’est nettement moins quand il s’agit de produire des plateformes ou des capacités explicitement létales. Pour que la SID atteigne ses objectifs, le gouvernement devra s’engager dans des démarches pédagogiques, transparentes et visant à légitimer son action auprès du public.
Troisième attente : l’innovation comme pivot stratégique
Le troisième axe majeur des discussions a été l’enjeu de l’innovation technologique. Le constat est clair : le Canada investit trop peu dans la recherche et développement (R&D) dans le domaine de la défense. Moins de 5% du budget y est consacré. Cela limite grandement les capacités nationales à anticiper les menaces futures, mais surtout à développer des réponses souveraines et adéquates.
Si le Canada ne met pas d’effort significatif en R&D, celui-ci restera structurellement dépendant des innovations étrangères et surtout américaines, principalement pour les systèmes jugés critiques. Il faut une stratégie plus ambitieuse selon certains intervenants. En ce sens, la SID doit aller plus loin, mais aussi se concentrer sur les secteurs où le pays possède déjà un avantage comparatif : intelligence artificielle, quantique, aérospatiale, drones ou encore systèmes de surveillance en sont des exemples concrets.
Pierre Seïn Pyun, Vice-président pour les Affaires gouvernementales et industrielles de Bombardier, nous a rappelé le rôle majeur que joue Bombardier dans des segments de la défense. Le développement d’un avion de détection et de commandement aéroporté en partenariat avec Saab en est un cas pertinent. En parallèle, Youri Rousseau et Marc Bigaouette ont aussi rappelé le rôle important du Québec et de ses capacités dans des domaines technologiques stratégiques.
Dans ce sujet, une proposition structurante est apparue : Le Canada doit développer ou renforcer une approche intégrée calquée sur les modèles de ses alliés. Les intervenants ont plaidé pour la création d’une agence capable de coordonner à la fois les investissements en R&D ainsi que les acquisitions (ici, les références sont la DGA en France, le FMV en Suède ou le DAPA en Corée du Sud).
Évidemment, l’innovation ne peut se faire sans des compétences disponibles. Youri Rousseau nous a rappelé le cas marquant et historique de l’Avro Arrow : l’échec du programme pour la création d’un avion de chasse canadien a entrainé, ou a accéléré, la fuite des ingénieurs vers les États-Unis. Ainsi, si on veut faire de l’innovation, la SID doit inclure une dimension focalisée sur la formation et la rétention de talents, que ce soit des ingénieurs, des chercheurs ou des spécialistes.
Sur cette même idée, Justin Massie, a également exprimé l’importance que le Canada développe une capacité de réflexion autonome jugée indispensable pour définir et défendre les intérêts canadiens.
Malgré tout, l’innovation possède son lot de contrainte. Anessa Kimball a introduit une nuance importante à faire : innovation et emplois ne se recoupent pas mécaniquement. Une stratégie qui est principalement focalisée sur les technologies de points peut générer une forte valeur ajoutée, mais pas nécessairement créer un plus gros volume d’emploi. En ce sens, la SID devra trouver un équilibre entre l’innovation, la production et les retombées économiques.
Quatrième attente : exporter notre travail
Le dernier point, mais non le moindre, est celui de l’exportation. Tous ont reconnu que l’industrie de défense canadienne ne peut pas être autosuffisante et ne peuvent donc ainsi reposer sur son propre marché et sa base de commandes nationales. Ainsi, une capacité à s’exporter est primordiale, voire indispensable, pour assurer la viabilité financière des entreprises et pour consolider la crédibilité industrielle canadienne face aux alliés.
La stratégie d’exportation de défense présentée par Stéphanie Lesaux-Farmer prévoit notamment une augmentation, mais surtout une diversification des exportations. Cette nouvelle direction se ferait au sein de l’OTAN, mais aussi surtout au-delà de ce cadre. Marc Bigaouette définit cette dimension comme un aspect crucial de la SID.
Jean-François Juneau a rappelé que certaines restrictions ont déjà été assouplies, notamment en lien avec la Banque de développement du Canada. Toutefois, ce n’est pas suffisant. Le Canada connait un retard important dans l’accompagnement politique, diplomatique et financier des exportations de défense. Il est donc vital de réaliser un diagnostic des capacités exportables et de structurer des mécanismes de soutien en s’inspirant par exemple du modèle suédois.
Guillaume Côté a souligné aussi le fait que la réussite des exportations dépend aussi fortement de l’engagement diplomatique du Canada. Produire est une chose, exporter en est une autre. Il est donc nécessaire de créer des conditions politiques, industrielles et stratégiques favorables à l’achat de matériel produit par le Canada par ses alliés.
Conclusion : Une stratégie acclamée qui nécessite une exécution rigoureuse.
Bien que la SID ait pris du retard, les discussions ont révélé un consensus positif à l’égard de l’initiative du gouvernement Carney. Tous ont reconnu qu’il s’agit d’une prise d’initiative nécessaire dans les intérêts nationaux canadiens en matière de sécurité, de défense et de souveraineté.
Cependant, les discussions ont montré la nécessité d’une mise en œuvre qui soit disciplinée, cohérente et soutenue. La Sid ne peut être une stratégie d’annonce, ni une démarche visant des bénéfices politiques à court terme. Elle a besoin de s’engager sur une voie à long terme. Ce n’est que dans une perspective à long terme, entre 20 et 30 ans, que la SID demeure une option réaliste pour édifier une base industrielle solide.
Principales recommandations formulées
- Renforcer la coopération internationale : notamment par des accords de partage d’information, des partenariats industriels et une participation accrue à des projets multinationaux.
- Soutenir activement l’exportation : structurer des mécanismes politiques et financiers permettant de vendre les capacités canadiennes à l’étranger.
- Investir massivement en R&D : mettre en place des mesures de rétention des talents afin de limiter la fuite des cerveaux.
- Développer des pôles d’excellence : permettre au Canada de devenir leader dans certains domaines ciblés.
- Maintenir une relation ouverte avec les États-Unis : sans dépendance excessive tout en adoptant une posture de hedging.
- Créer ou renforcer une agence de soutien intégrée : être capable de coordonner investissements, R&D et acquisitions.
- Garder centraux les besoins des FAC : éviter la dispersion des investissements dans des projets motivés par des considérations politiques de court terme.
Crédit image: Robert Sullivan, Public Domain Mark via Flickr




Les commentaires sont fermés.