En choisissant ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS) comme fournisseur privilégié pour le Projet canadien de sous-marins de patrouille, le gouvernement Carney a tranché le plus important dossier d’approvisionnement militaire de l’histoire du pays. La décision, annoncée à Halifax à la veille du sommet de l’OTAN, est défendable au regard des critères que le gouvernement s’était lui-même fixés. Mais il faut le dire clairement : la sélection d’un fournisseur était l’étape la plus facile. Le véritable test — celui qui déterminera si le Canada sera un simple acheteur ou un coproducteur — commence maintenant et se déroulera à la table des négociations.
Un choix cohérent avec les critères d’évaluation
Ottawa évaluait les deux finalistes — le Type 212CD germano-norvégien et le KSS-III sud-coréen de Hanwha Ocean — selon une grille de pondération révélée par les instructions de soumission : le soutien en service comptait pour 50 % de la note, la plateforme elle-même pour 20 %, la capacité financière du soumissionnaire pour 15 % et les partenariats stratégiques et économiques pour 15 %. Cette grille dit l’essentiel : le gouvernement n’achetait pas d’abord un sous-marin, il achetait 50 ans de disponibilité opérationnelle. Une pondération, certes, ne révèle qu’imparfaitement les priorités réelles d’un programme : celles-ci se logent dans les exigences détaillées, rarement publiques, et lorsque les offres se valent sur les critères les plus lourds, ce sont les critères secondaires qui départagent. La grille n’en demeure pas moins révélatrice des arbitrages qu’Ottawa a choisi d’afficher. C’est la leçon, apprise à la dure, de la classe Victoria, dont un seul exemplaire est aujourd’hui (parfois) opérationnel.
Or, c’est sur le critère dominant que l’offre allemande présentait ses avantages les plus structurels. TKMS, qui fournit environ 70 % des sous-marins en service dans l’OTAN, proposait de répliquer sur nos deux côtes le modèle d’installation de maintenance qu’elle bâtit avec la Norvège à Bergen, adossé à un programme trilatéral avec l’Allemagne et la Norvège où systèmes de combat, chaînes d’approvisionnement et doctrines sont déjà normalisés au sein de l’Alliance. Hanwha pouvait certes opposer à cette architecture l’échelle de son chantier de Geoje, une chaîne d’approvisionnement concentrée et l’expertise de Babcock Canada, titulaire du contrat de soutien des Victoria. Mais le pari d’Ottawa semble être qu’un soutien garanti par deux gouvernements alliés vaut davantage, sur un demi-siècle, qu’une chaîne concentrée à un océan de distance.
Sur la plateforme (20 %), le 212CD offre des atouts réels pour les besoins canadiens : coque en acier amagnétique, dessin en losange optimisé pour la discrétion acoustique, propulsion anaérobie éprouvée et conception pensée pour les eaux froides. La Corée du Sud, malgré la démonstration convaincante du transit transpacifique du ROKS Ahnmu jusqu’à Victoria, ne pouvait compenser sur les 20 % de la plateforme ce qu’elle concédait sur les 50 % du soutien.
En ce qui concerne les partenariats (15 %), TKMS a corrigé le tir après des offres initiales jugées insuffisantes, promettant des retombées équivalentes à la valeur du contrat, une vingtaine de protocoles d’entente avec des entreprises canadiennes (dont CAE et Marmen au Québec) et des investissements connexes, du gaz naturel liquéfié au port de Churchill. Rappelons que cette évaluation bureaucratique ne constituait que l’une des étapes du processus : la décision finale revenait au cabinet. Or, autant la ministre Mélanie Joly que le secrétaire d’État Stephen Fuhr ont insisté sur l’importance qu’ils accordaient aux retombées industrielles et technologiques au Canada.
Enfin, les instructions de soumission exigeaient un programme de livraison accéléré : des unités initiales de série éprouvées, livrées au plus tard en 2035, suivies de livraisons intégrant un contenu canadien croissant. Berlin et Oslo ont à cet égard comblé leur principal retard sur Hanwha par un geste politique fort : céder des sous-marins de leurs propres commandes pour permettre la livraison des quatre premières unités dès 2034. En acceptant de passer après le Canada dans leur propre file d’attente, Berlin et Oslo ont donné un avant-goût de ce que signifie appartenir à un programme trilatéral.
Ce à quoi le Canada renonce
Toute décision d’approvisionnement est un arbitrage, et celui-ci comporte des renonciations qu’il serait malhonnête de passer sous silence. La plus visible est capacitaire : le KSS-III était doté d’un système de lancement vertical (VLS) offrant des cellules dédiées au tir de missiles de croisière à longue portée. Le 212CD, lui, repose exclusivement sur ses six tubes de 533 mm. Une nuance mérite toutefois d’être précisée : la plateforme est conçue pour mettre en œuvre par ses tubes des missiles antinavires et de frappe terrestre, dont le Naval Strike Missile en version sous-marine (NSM-SL), capable d’engager aussi bien des navires que des cibles côtières, et à terme le missile supersonique 3SM Tyrfing que développent conjointement la Norvège et l’Allemagne. Le Canada ne renonce donc pas à toute capacité de frappe sous-marine, mais à sa profondeur : chaque missile embarqué occupe la place d’une torpille dans un magasin partagé, là où le VLS coréen ajoutait des cellules dédiées permettant le tir en salve — et cela au moment même où les doctrines alliées misent sur la dispersion des feux à longue portée et où nos futurs destroyers de classe River ne compteront que 24 cellules VLS chacun.
Cet arbitrage découle de la grille elle-même, dans laquelle Ottawa n’a accordé que 20 % du poids à la plateforme. Un choix assumé par le gouvernement Carney, qui semble avoir privilégié les retombées économiques à la puissance de feu.
La seconde renonciation est le risque de développement : le KSS-III est en service actif dans la marine sud-coréenne, avec une chaîne de production chaude. Le 212CD, malgré sa filiation avec le 212A, demeure une conception nouvelle dont aucun exemplaire n’a encore été livré. Le Canada accepte un risque technique et calendaire que l’option coréenne aurait réduit. Ce risque n’a rien d’abstrait : vu l’état opérationnel précaire des Victoria, tout glissement du calendrier de TKMS pourrait interrompre la continuité même des opérations sous-marines canadiennes. L’échéancier accéléré consenti en fin de course devra d’ailleurs être surveillé à l’aune des capacités réelles des chantiers.
Enfin, Ottawa renonce à un instrument de diversification vers l’Indo-Pacifique. Un partenariat de plusieurs décennies avec Hanwha aurait arrimé le Canada à la première puissance industrielle de défense de l’Asie démocratique et donné une colonne vertébrale navale à sa Stratégie indopacifique. Le choix allemand consacre plutôt une hiérarchie des théâtres : l’Atlantique Nord et le Pacifique Nord, c’est-à-dire les approches maritimes du continent et l’Arctique, avant la projection lointaine. Cette priorisation n’a rien d’étonnant. C’est dans le corridor Groenland–Islande–Royaume-Uni et sous la banquise que la menace sous-marine russe est la plus directe pour le territoire canadien ; et c’est précisément là que Washington, qui concentre ses propres moyens sur l’Indo-Pacifique, demande à ses alliés de prendre le relais. En préférant un sous-marin conçu pour les hautes latitudes à une plateforme au long rayon d’action pensée pour les ransits océaniques, le Canada assume d’être d’abord une puissance de l’hémisphère nord. C’est d’ailleurs une hiérarchie d’intérêts autant que de théâtres : acheter européen, c’est aussi acquérir du capital politique auprès d’alliés dont Ottawa attend des contreparties, de la sécurité économique à l’accès aux programmes du réarmement européen.
Il faut ainsi en mesurer la conséquence : la présence canadienne dans l’Indo-Pacifique reposera davantage sur les frégates (trois navires de guerre déployés par année en rotation, soit rarement plus d’un ou deux sur zone à la fois), quelques avions de patrouille et la diplomatie que sur la flotte sous-marine, un signal que Tokyo, Séoul et Canberra sauront lire. Le revers infligé à une offre coréenne que plusieurs jugeaient imbattable comporte ainsi un coût réputationnel dans la région.
Ces renonciations sont réelles, mais elles sont le prix d’avantages tout aussi réels : l’interopérabilité de plein droit avec les marines européennes, une plateforme optimisée pour l’Arctique, et surtout l’arrimage du Canada à l’écosystème de défense européen à un moment où la diversification de nos dépendances stratégiques hors des États-Unis est devenue un impératif national.
Le plus difficile reste à négocier
Le gouvernement a été clair : TKMS est un fournisseur privilégié, pas encore un contractant. S’ouvrent maintenant de six à dix-huit mois de négociations, et c’est là que se jouera la valeur réelle de cette décision. Car le PDG de TKMS l’a confirmé sans détour : la production des sous-marins se déroulera entièrement en Allemagne, à Kiel et à Wismar. Si le Canada s’en tient à ce point de départ, il aura signé le plus gros chèque de son histoire militaire pour demeurer un client.
Or, le gouvernement Carney souhaite faire de cette acquisition un instrument de développement économique. Le principal enjeu des négociations réside donc dans le contenu. Rien ne garantit que le contrat final maximisera le contenu canadien si Ottawa ne l’exige pas. La politique fédérale des retombées industrielles et technologiques (RIT) a montré ses limites. Le Vérificateur général constatait en 2024 que, sur plus de 36 milliards de dollars d’obligations, la Politique était appliquée sans règles claires et que ses retombées précises comme son coût total demeuraient inconnus. Le Directeur parlementaire du budget notait pour sa part que près de la moitié des transactions RIT n’avaient aucun lien avec les approvisionnements concernés et que les PME n’en captaient qu’une part marginale. La prudence s’impose d’autant plus que la littérature sur les compensations industrielles est sévère : leurs retombées économiques déçoivent souvent, même si les investissements de défense peuvent générer des externalités positives dans les économies avancées comme le Canada.
Il est donc impératif de renverser la logique : ce n’est pas au fournisseur de choisir où créditer ses obligations, c’est au Canada d’exiger, dès le contrat, les capacités qu’il entend bâtir. Des RIT saupoudrées au gré des intérêts de l’industriel achètent de la conformité, alors que des RIT ciblées ont le potentiel de produire une base industrielle. Deux chantiers sont prioritaires. D’abord, les transferts de production : au-delà des segments de coque confiés à Marmen et des torpilles promises, il faut sécuriser une part croissante de travail réalisé au Canada en la concentrant là où elle est réaliste : insérer des fournisseurs dans une chaîne d’approvisionnement déjà établie relève de l’exception en cours de production. Mieux vaut viser le soutien en service, les mises à niveau de mi-vie et les articles à forte consommation (dont les munitions) qu’un partage de travail artificiel.
Ensuite, les transferts technologiques : l’engagement de TKMS à rendre disponibles des « éléments essentiels » de sa propriété intellectuelle sous structures souveraines doit être traduit en droits de données complets, en licences et en capacités d’ingénierie domestiques. Sans naïveté, toutefois : la propriété intellectuelle qu’un industriel consent à céder est rarement sa plus précieuse, et elle ne vaut que si le Canada se dote de la capacité et de la volonté de l’exploiter.
C’est ici que le Canada peut transformer une renonciation en occasion. Puisque nous n’assemblerons pas les coques, investissons comme partenaires de développement plutôt que sous-traitants tardifs les créneaux où se joue la guerre sous-marine de demain et où notre base industrielle et scientifique a des atouts : les drones sous-marins autonomes, indispensables à la surveillance de l’Arctique et de nos trois océans ; les capteurs et réseaux d’écoute sous-marins, où l’expertise canadienne en acoustique est reconnue ; les effecteurs et missiles : l’intégration, puis la production sous licence, du NSM-SL et du Tyrfing, où la présence de Kongsberg au cœur du programme ouvre une voie naturelle pour compenser en volume ce que l’absence de VLS coûte en cellules dédiées ; et les systèmes de communication et de commandement fondés sur une intelligence artificielle souveraine, condition de notre autonomie décisionnelle au sein même de l’Alliance. Ces créneaux serviraient doublement le pays : ils renforceraient la défense de notre territoire et positionneraient nos entreprises dans les chaînes de valeur du programme trilatéral et, au-delà, du réarmement européen.
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Le choix de TKMS est un pari raisonné sur l’Europe et sur l’Arctique. Mais un pari ne vaut que par son exécution. Si Ottawa négocie ces contrats avec la même détermination qu’il a mise à courtiser les soumissionnaires, le Canada sortira de ce programme non pas comme un acheteur de douze sous-marins, mais comme un coproducteur doté de créneaux d’expertise durables. C’est à cette aune qu’il faudra juger cette décision historique.
Crédit image: JustSomePics via Wikimedia Commons.




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