Cette note politique fait partie d’une série spéciale, dirigée par Laurent Borzillo (Forum de défense et stratégie, FDS), Teodora Morosanu (FDS) et Benjamin Boutin (Association France-Canada) avec le soutien du programme Mobilisation des idées nouvelles en matière de défense et de sécurité (MINDS) du ministère de la Défense nationale du Canada, qui vise à développer des échanges stratégiques franco-canadiens.
Introduction
Les changements climatiques rendent l’Arctique plus accessible, transformant cette région en un théâtre de concurrence stratégique. Plus que jamais, l’Arctique suscite l’intérêt de nombreux États et acteurs non arctiques qui aspirent à jouer un rôle plus important dans les affaires arctiques. Dans l’Atlantique Nord, la sécurité des câbles sous-marins, le trafic maritime et l’influence croissante de la Russie et de la Chine nécessitent une coordination renforcée avec les acteurs non arctiques. En tant que membres de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) disposant d’importants territoires d’outre-mer et/ou d’intérêts stratégiques, la France et le Canada ont tout intérêt à approfondir leur coopération avec d’autres alliés de l’OTAN moins évidents, comme le Portugal.
Le Canada, la France et le Portugal sont des alliés de l’OTAN partageant les mêmes valeurs, qui coopèrent dans le cadre d’opérations atlantiques, du partage d’équipement et des priorités communes de l’Alliance. La Déclaration du G7 de mars 2025 sur la sécurité et la prospérité maritimes engage les membres et les partenaires à renforcer leur coordination face aux risques posés par les navires « fantômes » insuffisamment assurés, qui menacent des écosystèmes fragiles tels que l’Arctique, et appuie une coopération élargie entre les gardes côtières par le biais de forums tels que le Forum mondial des gardes côtières de 2025 et le Forum des gardes côtières de l’Arctique (Gouvernement du Canada, 2025a). En juin 2025, le Canada a signé un partenariat en matière de sécurité et de défense avec l’Union européenne (UE), renforçant ainsi la collaboration en matière de sécurité maritime, de cybersécurité et de lutte contre la désinformation, tout en ouvrant des possibilités pour l’industrie canadienne dans le cadre d’initiatives européennes d’approvisionnement conjoint en matière de défense, telles que « Readiness 2030 » (CBC News, 2025, et Gouvernement du Canada, 2025b).
Le Canada a encore renforcé ses liens avec le Portugal en septembre 2025 grâce à un accord général sur la sécurité de l’information, améliorant ainsi la coopération en matière de défense (Gouvernement du Canada, 2025c), l’accès aux marchés et l’échange sécurisé de renseignements classifiés, y compris les renseignements de défense et les données techniques sensibles.
Comment le Canada, la France et le Portugal peuvent-ils contribuer à façonner un ordre maritime stable et fondé sur des règles alors que l’Arctique et l’Atlantique Nord deviennent de plus en plus interconnectés?
Dans cette note stratégique, nous illustrons comment des puissances non arctiques peuvent devenir des acteurs arctiques influents grâce à la politique d’alliances, aux réseaux commerciaux, à la coopération scientifique et à des engagements juridiques et normatifs communs. Leurs relations ne sont pas fortuites, mais stratégiquement complémentaires, puisque la coopération dans l’Arctique renforce la stabilité dans l’Atlantique Nord et soutient la résilience d’un ordre maritime fondé sur des règles qui régit également les eaux arctiques. Nous démontrons ainsi que l’avenir de la gouvernance et de la sécurité dans l’Arctique sera de plus en plus façonné non seulement par la géographie, mais aussi par des réseaux de coopération qui relient les alliés par le biais d’intérêts stratégiques, de normes et de vulnérabilités communs.
Importance des changements climatiques pour l’Arctique et les voies maritimes
Les changements climatiques constituent un « multiplicateur de menaces » qui accentue les vulnérabilités sociales, économiques et politiques (CNA, 2007; Rodrigues, 2025a, 2025b). Ce constat est particulièrement frappant dans l’Arctique, où le réchauffement est près de quatre fois plus rapide que la moyenne mondiale, ce qui confirme les projections scientifiques d’Arrhenius datant de 1896 (Hendricks, 2018; Favier, 2019; Rodrigues, 2025a). La transformation environnementale qui en résulte est indissociable des changements géopolitiques : la fonte de la glace de mer ouvre de nouvelles routes maritimes et donne accès à des ressources, tout en soulevant des préoccupations en matière de sécurité pour les acteurs régionaux et mondiaux. Les chercheurs soutiennent que la glace elle-même est devenue un enjeu de sécurité, car sa disparition menace les écosystèmes, le niveau de la mer et la stabilité atmosphérique (Kristensen et Mortensgaard, 2024). Depuis le rapport de la CNA de 2007 et sa mise à jour de 2014, les changements climatiques ont été fermement intégrés au discours sur la sécurité, Goodman identifiant trois effets clés : l’exacerbation des facteurs de stress existants, les répercussions directes sur les opérations militaires et l’élargissement des priorités en matière de sécurité pour y inclure la résilience et la protection des infrastructures (Goodman, 2024). Cette approche a été institutionnalisée par l’UE (2008), l’Assemblée générale des Nations Unies (A/64/350) et l’OTAN par le biais de son Plan d’action 2021 sur le changement climatique et la sécurité et de son Concept stratégique 2022, qui identifie l’Arctique comme une région critique. Malgré les débats sur la militarisation et les appels en faveur d’approches axées sur la sécurité écologique, le changement climatique est désormais largement considéré comme un enjeu de sécurité mondiale nécessitant une action internationale coordonnée (Rodrigues, 2025a).
Défini géographiquement comme la région située au nord du 66°33´N, l’Arctique s’étend sur huit États (le Canada, la Russie, les États-Unis par l’intermédiaire de l’Alaska, la Norvège, le Danemark par l’intermédiaire du Groenland, la Suède, la Finlande et l’Islande) et abrite environ quatre millions de personnes, y compris des communautés autochtones. Il recèle environ 13 % des réserves mondiales de pétrole non découvertes et 30 % de ses réserves de gaz naturel inexploitées. Le réchauffement accéléré a déjà entraîné la perte de plus de 40 % de la glace de mer estivale depuis 1979 (GIEC, 2021), une augmentation des émissions de méthane due au dégel du pergélisol (NOAA, 2023) et des risques croissants pour les écosystèmes, les infrastructures et les moyens de subsistance des Autochtones, tout en ouvrant simultanément de nouvelles routes maritimes (Rantanen et al., 2022).
L’océan Arctique, officiellement reconnu en 1921 par l’Organisation hydrographique internationale (Sörlin, 2017), acquiert une importance stratégique croissante à mesure que ces routes évoluent. Le passage du Nord-Ouest offre une liaison plus courte entre l’Atlantique et le Pacifique, mais demeure dangereux et politiquement sensible (Marine royale canadienne, 2023), tandis que l’« atlantification » réduit l’isolement historique de la région et renforce son importance géopolitique (Sörlin, 2017; Rodrigues, 2025b). La Route maritime du Nord, qui longe la côte sibérienne de la Russie, peut réduire les temps de transit entre l’Europe et l’Asie jusqu’à 40 %, mais elle est strictement réglementée par des permis et des exigences relatives aux brise-glaces (Stratégie russe pour l’Arctique, 2020). Une future route maritime transpolaire pourrait voir le jour d’ici le milieu du siècle, posant d’importants défis sur les plans de l’environnement et de la gouvernance (Bennett et al., 2020).
Ensemble, ces développements soulignent le besoin croissant d’une coopération réglementaire internationale renforcée, en particulier dans le cadre de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM), afin de garantir que la navigation dans l’Arctique évolue de manière sûre, sécuritaire et durable.
La concurrence stratégique dans l’Arctique et l’Atlantique Nord
De nombreux pays envisagent de plus en plus l’océan Arctique sous l’angle de la sécurité, à mesure que la glace de mer recule et que des voies de transit telles que la Route maritime du Nord et le Passage du Nord-Ouest deviennent plus accessibles. Ces évolutions ont des répercussions sur le transport maritime mondial, l’exploitation des ressources et les revendications de souveraineté. Le « couloir GIUK » (Groenland-Islande-Royaume-Uni), ancien goulot d’étranglement de la Guerre froide, est redevenu un point d’intérêt pour les opérations de surveillance et de lutte anti-sous-marine de l’OTAN (Childs, 2022).
La coopération bilatérale entre le Canada et la Russie, notamment en ce qui concerne les questions arctiques, restera difficile. En décembre 2022, le Canada a déposé un addendum à sa revendication relative au plateau continental étendu de l’océan Arctique afin de contrer l’addendum de la Russie de 2021, qui avait considérablement élargi sa revendication et triplé le chevauchement avec le plateau continental canadien (Marine royale canadienne, 2023). La soumission du Canada a rééquilibré ce chevauchement. Le Canada demeure déterminé à résoudre les différends relatifs au plateau continental de manière pacifique et conformément au droit international.
La Russie représente un défi géopolitique majeur dans l’Arctique. Elle contrôle géographiquement 50 % de la région (Marine royale canadienne, 2023) et a intensifié ses activités tant militaires qu’économiques. En 2020, la Russie a lancé une initiative de 300 milliards de dollars visant à accélérer le développement de sa région arctique, en mettant l’accent sur de nouveaux ports, des infrastructures industrielles et des projets pétroliers et gaziers. Cette stratégie économique va de pair avec un renforcement militaire parallèle, comprenant la modernisation de la Flotte du Nord, l’expansion des bases arctiques et un déploiement accru de capacités conventionnelles et nucléaires. Les sanctions occidentales ont accentué la dépendance de la Russie envers la Chine, qui s’est proclamée « État quasi-arctique » en 2018. En réalité, Pékin est situé à environ 5 580 km du pôle Nord, mais à seulement 4 420 km de l’équateur (Zellen, 2019). Ces chiffres suggèrent que la Chine est, d’un point de vue géographique, plus proche d’un État quasi-équatorial que d’un État quasi-arctique. La Chine est désormais un partenaire clé dans la recherche arctique, le développement énergétique, la construction portuaire et les infrastructures essentielles au sein de la zone arctique russe, notamment les voies maritimes arctiques et l’exploitation des ressources (Byers, 2013). Cette coopération s’étend désormais aux activités militaires, y compris des exercices conjoints dans le Grand Nord russe, s’appuyant sur un engagement bilatéral de 2022 en faveur de la coopération arctique.
Les changements climatiques attirent l’attention sur l’Arctique en tant que source durable et fiable de minéraux essentiels, tels que le lithium, le graphite, le nickel, le cobalt, le cuivre et les éléments des terres rares, qui sont vitaux pour la transition vers une économie à faibles émissions de carbone. De plus, des recherches indiquent (NASA, 2025) qu’à mesure que les températures augmentent dans les océans du Sud, les stocks mondiaux de poissons migrent vers l’océan Arctique, ce qui pose des défis importants pour la sécurité alimentaire mondiale. En 2022, la société pétrolière d’État russe Rosneft a annoncé une importante découverte de pétrole dans la mer de Pechora, située dans les eaux territoriales arctiques de la Russie. La découverte a eu lieu dans la zone de concession de Medynsko-Varandeyskoye, où Rosneft avait précédemment effectué des forages d’exploration. Les réserves nouvellement identifiées sont estimées à environ 82 millions de tonnes de pétrole (Nilson, 2022).
Le rapprochement croissant entre la Chine et la Russie (Rodrigues, 2026a) fait naître de nouveaux risques pour la gouvernance de l’Arctique, la liberté de navigation et la stabilité régionale. En conséquence, les partenaires non arctiques ayant des intérêts maritimes et géopolitiques, comme le Portugal, jouent un rôle de plus en plus important dans l’architecture de sécurité Arctique-Atlantique au sens large.
À l’avenir, les États devront investir dans de nouveaux partenariats et consolider ceux qui existent déjà afin de renforcer la résilience stratégique de l’Arctique. Le Canada et la France prônent tous deux la non-militarisation de l’Arctique et défendent l’autorité d’institutions multilatérales telles que le Conseil de l’Arctique et l’Organisation maritime internationale. Leur coopération est renforcée par le biais du Conseil de coopération franco-canadien en matière de défense (CCFCD), et les deux pays restent attachés à la gouvernance multilatérale dans le cadre du Conseil de l’Arctique, de la CNUDM et de l’Accord de Paris.
Le Canada et la France devraient identifier d’autres instances de discussion et faire un usage novateur des mécanismes actuels pour faire progresser le dialogue et la coopération dans l’Arctique, dans le but de contrebalancer et de limiter l’influence croissante de la Russie et de la Chine dans la région.
Le lien de sécurité entre les bassins de l’Atlantique Nord et de l’Arctique
Des analyses stratégiques et universitaires récentes conceptualisent l’Atlantique Nord et l’Arctique comme un espace géostratégique continu et interdépendant, plutôt que comme des régions maritimes distinctes (Rodrigues, 2026b). Cette évolution est motivée par les transformations environnementales, l’évolution des routes maritimes et l’intensification de la concurrence géopolitique. L’intégration de l’Arctique dans le système de l’Atlantique Nord a plusieurs implications clés dans différents secteurs.
Premièrement, des transformations économiques et logistiques sont en cours. Les routes arctiques peuvent réduire les distances de transit entre l’Europe et l’Asie de 30 à 40 %, redéfinissant ainsi les schémas mondiaux du transport maritime et renforçant le rôle de l’Atlantique en tant que porte d’entrée vers les routes polaires émergentes, qui posent encore certains défis en matière de navigation. Cela signifie que les États non arctiques ont désormais l’occasion d’améliorer leurs capacités et de s’inscrire dans le nouveau contexte géopolitique en train de se dessiner.
Deuxièmement, l’interdépendance en matière de sécurité s’est intensifiée. Les menaces provenant de l’Arctique, telles que la militarisation, l’activité sous-marine ou les opérations hybrides, peuvent affecter directement les infrastructures de l’Atlantique Nord, y compris les câbles de communication sous-marins essentiels. Cela crée un espace de vulnérabilité commun aux deux bassins.
Troisièmement, la région reflète une continuité et une concurrence géopolitiques croissantes. Le système Arctique-Atlantique se caractérise désormais par une rivalité entre grandes puissances, impliquant notamment la Russie, dont la posture stratégique s’étend explicitement aux deux régions.
Enfin, ces développements nécessitent une coopération multilatérale renforcée, y compris une coordination entre les mécanismes de gouvernance régionaux tels que les cadres des gardes côtiers de l’Arctique et de l’Atlantique Nord (Rodrigues, 2026b).
La sécurité maritime au 21ème siècle, pour le Canada et nombre de ses alliés, est désormais façonnée par l’intégration fonctionnelle des bassins de l’Atlantique Nord et de l’Arctique, qui forment ensemble un environnement de sécurité continu et en constante évolution. Traditionnellement considérés comme des régions distinctes, ces espaces maritimes sont aujourd’hui mieux compris comme un seul théâtre opérationnel, où les risques, les menaces et les défis de gouvernance transcendent les frontières géographiques. L’Atlantique Nord comprend également les Açores, un archipel portugais situé au milieu de l’Atlantique, qui constitue un atout stratégique multidimensionnel dont l’importance s’étend aux domaines géopolitique, économique, environnemental et scientifique. Leur position centrale dans l’Atlantique Nord en fait un nœud essentiel des réseaux maritimes mondiaux, tandis que leur vaste domaine maritime soutient le développement économique et la gestion des ressources.
L’importance des Açores évolue à la lumière des transformations mondiales et géopolitiques en cours. De leur rôle en matière de sécurité et de défense maritimes à leur contribution à l’économie bleue et à la recherche scientifique, l’archipel constitue un élément central de l’identité stratégique du Portugal. À une époque caractérisée par l’interconnexion et les défis environnementaux, les Açores offrent à la fois des possibilités et des responsabilités. Une stratégie maritime globale et tournée vers l’avenir est essentielle pour exploiter pleinement leur potentiel et garantir leur pertinence continue sur la scène internationale (Rodrigues, 2025c). Les Açores, et plus particulièrement la base de Lajes, ont également retrouvé une importance stratégique en tant que plateforme logistique et centre de surveillance (Borges, 2026). Leur position permet d’observer et de gérer l’augmentation du trafic maritime entre l’Atlantique et l’Arctique, renforçant ainsi le rôle potentiel du Portugal dans la gouvernance internationale et la coopération au sein de ces régions.
Les priorités du Canada dans l’Arctique
Le Canada est l’un des huit États circumpolaires, l’Arctique représentant 40 % de son territoire et plus de 70 % de son littoral (Gouvernement du Canada, 2025d). Cette région est essentielle à l’identité, à la sécurité et aux intérêts économiques du Canada. En tant que membre fondateur du Conseil de l’Arctique, le Canada joue un rôle de premier plan dans la gouvernance et la coopération arctiques.
Les priorités du Canada s’articulent autour de la mise en œuvre du Cadre stratégique pour l’Arctique et le Nord de 2019 et de la Politique étrangère pour l’Arctique de 2024, qui mettent tous deux l’accent sur la souveraineté, le partenariat avec les peuples autochtones, le leadership scientifique et une diplomatie pragmatique. Ces priorités visent notamment à positionner le Canada comme chef de file mondial en matière de science arctique, à renforcer la coopération multilatérale, à accroître les possibilités commerciales et économiques pour les collectivités nordiques et à approfondir l’engagement auprès des peuples autochtones. Parmi les principales initiatives figurent la nomination d’un ambassadeur pour l’Arctique, l’ouverture de nouveaux consulats en Alaska et au Groenland, le lancement de dialogues sur la sécurité dans l’Arctique et la poursuite des négociations relatives aux frontières.
Dans le cadre de l’effort de modernisation du NORAD entrepris en 2022, le Canada renforce également sa posture de défense dans l’Arctique en développant les capacités et les opérations des Forces armées canadiennes. Cela comprend le renforcement des Rangers canadiens, qui jouent un rôle central dans l’affirmation de la souveraineté du pays. Les dépenses de défense devraient presque tripler d’ici 2030 en réponse aux pressions géopolitiques croissantes. Le Canada poursuit également ses démarches visant à faire reconnaître l’extension de son plateau continental dans le cadre des processus prévus par la CNUDM (UNCLOS) et demeure résolument engagé en faveur de la gouvernance multilatérale par l’entremise du Conseil de l’Arctique et de l’Organisation maritime internationale (Rodrigues et Azodi, 2026).
Le leadership scientifique du Canada repose sur Savoir polaire Canada et la Station canadienne de recherche dans l’Extrême-Arctique, située au Nunavut. Ces institutions intègrent les savoirs autochtones à la recherche multidisciplinaire afin de favoriser l’adaptation et la résilience. Savoir polaire Canada dirige la recherche arctique nationale en coordonnant les programmes scientifiques, en collaborant avec les collectivités nordiques et en formant la prochaine génération de chercheurs spécialisés dans les régions polaires, en accordant une attention particulière aux jeunes du Nord.
L’engagement polaire de la France
Bien que la France ne soit pas un État arctique, elle dispose d’une politique arctique solide et d’une longue tradition de recherche polaire. Elle se considère comme une nation polaire. Depuis 1963, la France affirme sa présence scientifique dans l’Arctique grâce à l’établissement d’une base de recherche au Svalbard, aujourd’hui exploitée conjointement avec l’Allemagne au sein du village scientifique international de Ny-Ålesund. Elle maintient également la station Jean Corbel, consacrée à la recherche en physico-chimie de l’atmosphère et en glaciologie (Ministère des Armées de la France, s.d.).
Membre observateur du Conseil de l’Arctique depuis 2000, la France s’appuie sur ce forum de coopération régionale pour renforcer sa diplomatie scientifique. Elle a contribué à la structuration de la recherche polaire par le lancement de l’Observatoire scientifique de l’Arctique en 2010, qui coordonne environ 400 chercheurs dans les domaines des sciences de la Terre, des sciences de l’environnement et des sciences sociales. L’ensemble des infrastructures et de la logistique polaires est géré par l’Institut polaire français Paul-Émile Victor (IPEV), qui assure la présence opérationnelle de la France dans les régions polaires (Ministère des Armées de la France, s.d.).
Dans l’Atlantique et l’Arctique, la Stratégie de sécurité pour l’Arctique de 2025 de la France souligne le lien stratégique entre l’Atlantique Nord et l’Arctique et réaffirme son engagement en faveur de la coopération et de la sécurité maritime (Rodrigues, 2026c). Cette orientation est renforcée par la Stratégie polaire 2030, première feuille de route globale de la France pour les régions polaires, lancée en avril 2022. Pilotée par le comité interministériel CIMER-POLES, cette stratégie vise à tripler les ressources consacrées à la recherche arctique, à établir une nouvelle base de recherche au Groenland, à mettre en service un nouveau navire océanographique polaire, à renforcer le rôle de la France au sein des instances de gouvernance de l’Arctique, à créer une fondation polaire française et à promouvoir Saint-Pierre-et-Miquelon comme plateforme scientifique. Le projet de loi de programmation polaire ainsi que le One Polar Summit de 2023 constituent deux étapes clés dans la concrétisation de ces ambitions.
Le rôle du Portugal comme porte d’entrée de l’Atlantique
Le Portugal occupe une position stratégique au carrefour de l’Atlantique Nord, reliant l’Europe aux Amériques et à l’Afrique. Son littoral continental, combiné aux archipels des Açores et de Madère, place le Portugal au cœur de routes maritimes, de corridors aériens et de réseaux de câbles sous-marins essentiels au commerce mondial, aux communications et à la mobilité militaire. Bien que le Portugal ne soit pas un État arctique et ne soit donc pas membre du Conseil de l’Arctique, sa géographie atlantique et sa vocation maritime lui confèrent un intérêt indirect, mais de plus en plus important, dans les dynamiques maritimes liées à l’Arctique.
Façonné par son histoire maritime et son identité atlantique, le Portugal a conservé une expertise navale importante, des infrastructures portuaires développées et une solide capacité en matière de gouvernance des océans. En tant que membre fondateur de l’OTAN et membre de l’Union européenne depuis 1986, le Portugal joue un rôle central dans la surveillance maritime de l’Alliance, la lutte anti-sous-marine et la protection des voies de communication maritimes dans l’Atlantique Nord. Les Açores, en particulier, demeurent un centre logistique et de surveillance d’une importance stratégique entre l’Amérique du Nord et l’Europe, renforçant la capacité de l’OTAN à sécuriser les voies de renforcement transatlantiques, lesquelles sont de plus en plus étroitement liées à la sécurité de l’Arctique et du Grand Nord (Rodrigues, 2025b; 2025c; 2025d).
D’un point de vue stratégique, le Portugal joue le rôle de porte d’entrée atlantique pour les nouvelles routes maritimes de l’Arctique. À mesure que les changements climatiques modifient progressivement les schémas de navigation, les futurs flux de trafic en provenance de l’Arctique, qu’ils empruntent la Route maritime du Nord ou une éventuelle Route maritime transpolaire, convergeront ultimement vers les ports et les infrastructures de l’Atlantique Nord. Les ports et les services maritimes du Portugal sont donc bien placés pour bénéficier de ces flux commerciaux liés à l’Arctique et contribuer à leur résilience, même en l’absence d’un accès direct à l’océan Arctique. Ce rôle de porte d’entrée s’étend également à la protection des infrastructures sous-marines essentielles, notamment les pipelines énergétiques et les câbles de données, qui sont de plus en plus considérés comme des vulnérabilités stratégiques tant dans l’environnement sécuritaire de l’Atlantique Nord que dans celui de l’Arctique.
L’importance stratégique du Portugal découle également de son rôle au sein de l’Union européenne. Par l’intermédiaire des initiatives européennes en matière de sécurité maritime, des cadres de gouvernance des océans et des programmes de recherche, le Portugal contribue indirectement à façonner l’engagement européen dans l’Arctique, notamment sur les questions de sécurité maritime, de protection de l’environnement et de gestion durable des pêches. Bien que le Portugal ne dispose pas encore d’une politique nationale consacrée à l’Arctique, il manifeste un intérêt croissant pour la recherche polaire, les sciences océaniques et la gouvernance climatique. La science portugaise est présente dans l’Arctique, même si cette présence demeure insuffisamment soutenue sur le plan diplomatique et peu reconnue dans les documents officiels (Rodrigues, 2025c; 2025d; 2025e).
Dans l’ensemble, le Portugal illustre la manière dont un État européen non arctique peut exercer une influence stratégique dans les affaires arctiques grâce à son positionnement atlantique (plus particulièrement les îles Açores), à ses engagements au sein de l’OTAN et de l’Union européenne, à ses infrastructures maritimes et à sa connectivité interocéanique. En agissant comme passerelle stabilisatrice entre l’Arctique et les latitudes plus méridionales, le pays renforce la résilience des systèmes maritimes transatlantiques et liés à l’Arctique, tout en soutenant un ordre maritime multilatéral fondé sur le droit. Son rôle complète ceux du Canada et de la France, renforçant ainsi l’idée que la gouvernance et la sécurité de l’Arctique sont de plus en plus façonnées par des réseaux interconnectés de puissances non arctiques opérant à l’échelle du monde atlantique.
Par comparaison, le rôle du Portugal complète ceux du Canada et de la France au sein d’une architecture de sécurité Atlantique–Arctique différenciée, mais cohérente. Alors que le Canada assure la souveraineté territoriale et une présence opérationnelle dans l’Arctique, et que la France projette une continuité stratégique entre l’Arctique et l’Atlantique grâce à sa posture navale mondiale, le Portugal renforce le pilier méridional de ce système atlantique. Par la surveillance maritime de l’OTAN, la protection des voies de communication maritimes et la sécurisation des infrastructures sous-marines, le Portugal contribue à assurer la résilience du lien transatlantique qui sous-tend la dissuasion et le renforcement des capacités dans l’Arctique. L’opération Brilliant Shield poursuivait précisément cet objectif en mobilisant les capacités des alliés du Sud, notamment celles du Portugal, par l’emploi d’un sous-marin conventionnel, démontrant qu’il est possible d’opérer sous les eaux couvertes de glace. Cette mission, menée d’avril à juillet 2024, a été exécutée avec succès par la Marine portugaise. Ensemble, ces trois États illustrent la manière dont des acteurs géographiquement distincts, mais fonctionnellement interconnectés, contribuent à la stabilité de l’Arctique en sécurisant différentes composantes d’un espace maritime intégré reliant le Grand Nord au reste de l’Atlantique.
Conclusion et recommandations
Une logique stratégique commune unit le Canada, la France et le Portugal. Le Canada constitue l’ancrage arctique en tant qu’État circumpolaire responsable de la souveraineté, de la gouvernance et du leadership scientifique dans le passage du Nord-Ouest. La France agit comme puissance maritime mondiale reliant structurellement l’Arctique et l’Atlantique Nord grâce à ses territoires d’outre-mer, à ses déploiements navals et à sa diplomatie polaire. Le Portugal, situé au carrefour de l’Atlantique Nord, joue le rôle de passerelle essentielle pour la sécurité maritime, la protection des infrastructures sous-marines et la connectivité atlantique au sein de l’OTAN et de l’Union européenne.
Les nouvelles routes maritimes offrent la perspective de raccourcir les itinéraires du commerce mondial, mais elles soulèvent également d’importants défis, notamment des lacunes en matière d’infrastructures, des risques environnementaux et la nécessité d’une gouvernance internationale capable de gérer les enjeux de sécurité et de souveraineté. L’océan Arctique est déjà régi par un cadre juridique étoffé, principalement la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM), qui définit les compétences, les droits et les obligations des États dans les différentes zones maritimes. Ces règles couvrent notamment la délimitation du plateau continental, la navigation, la gestion des ressources naturelles, la protection du milieu marin et les autres usages de la mer. Tous les États disposent de droits et de responsabilités en matière d’utilisation des océans, qui s’appliquent également à l’Arctique. Ainsi, en vertu de la CNUDM, les États non arctiques ne peuvent mener des recherches scientifiques marines dans la zone économique exclusive (ZEE) d’un autre État qu’avec le consentement de celui-ci.
À mesure que l’ordre maritime évolue sous l’effet des changements climatiques, de la compétition entre grandes puissances et des contestations juridiques, le Canada, la France et le Portugal assument des rôles de plus en plus importants et complémentaires. Ils partagent un engagement en faveur du multilatéralisme, du droit international et de la stabilité maritime. Leur coopération s’exerce dans le cadre de l’OTAN, de l’Union européenne, des Nations Unies et, lorsque pertinent, du Conseil de l’Arctique. Ensemble, ils apportent des contributions complémentaires :
- Le Canada assure les opérations dans l’Arctique, notamment dans le passage du Nord-Ouest, et exerce un leadership scientifique;
- La France établit un pont stratégique entre l’Arctique et l’Atlantique Nord grâce à sa diplomatie de défense et à sa recherche polaire;
- Le Portugal renforce la sécurité de l’axe Atlantique Nord–Arctique grâce à ses patrouilles sous-marines, à la protection des infrastructures maritimes et à la recherche régionale en matière de défense, tout en constituant un point d’ancrage essentiel de la connectivité atlantique en Europe par l’intermédiaire des Açores.
Collectivement, ces trois États illustrent la manière dont les dynamiques océaniques liées à l’Arctique convergent avec les connexions maritimes mondiales pour façonner les alliances stratégiques et les postures de sécurité maritime.
Que ce soit par les opérations de l’OTAN dans l’Atlantique Nord ou par la diplomatie scientifique dans l’Arctique, ces États démontrent comment des puissances moyennes peuvent favoriser la stabilité et la coopération dans plusieurs espaces maritimes. Le renforcement des partenariats trilatéraux et quadrilatéraux entre eux sera essentiel pour relever les défis d’une période marquée par l’incertitude en mer.
En travaillant de manière collaborative et inclusive, ces États peuvent contribuer à faire respecter l’état de droit en mer, à atténuer les menaces liées aux changements climatiques et à désamorcer les tensions géopolitiques, tout en renforçant leur propre sécurité maritime et leur prospérité.
Cette analyse démontre que la géographie ne détermine plus, à elle seule, la pertinence d’un État dans les affaires arctiques. Désormais, ce sont la connectivité, l’alignement sur le droit international et la capacité à bâtir des coalitions qui façonnent l’influence. Ensemble, le Canada, la France et le Portugal montrent que l’engagement des États non arctiques n’est ni opportuniste ni déstabilisateur lorsqu’il repose sur le multilatéralisme et le droit international. Le Canada apporte la légitimité et le leadership en matière de gouvernance arctique; la France assure la continuité stratégique entre les espaces océaniques; et le Portugal sécurise les portes d’entrée atlantiques ainsi que les infrastructures critiques.
La présente note stratégique répond à la question directrice en démontrant que l’engagement des puissances non arctiques est non seulement possible, mais également nécessaire au maintien d’un ordre maritime stable dans des bassins océaniques interconnectés. Ces États agissent comme des connecteurs stratégiques : ils atténuent la polarisation entre les grandes puissances, renforcent les régimes juridiques et accroissent la résilience des chaînes d’approvisionnement ainsi que des architectures de sécurité.
Dans ce contexte, les recommandations présentées ci-dessous visent à renforcer le multilatéralisme et la coopération entre les pays concernés, afin de promouvoir la stabilité, de réduire les tensions et de favoriser des résultats positifs dans la région arctique :
- Établir un réseau multilatéral de connaissance du domaine maritime (Maritime Domain Awareness – MDA);
- Approfondir la coopération entre les océans et le climat en matière de sécurité au moyen de groupes de travail spécialisés;
- Développer des modèles de gouvernance maritime inclusifs intégrant pleinement les peuples autochtones;
- Collaborer au sein de l’Union européenne, de l’OTAN et des organismes des Nations Unies afin d’élaborer des cadres de gouvernance maritime interrégionale.
En définitive, l’avenir de l’Arctique sera façonné autant par des réseaux de coopération inclusifs que par la géographie polaire elle-même. En mobilisant les puissances non arctiques (petites et moyennes) dans le cadre de l’OTAN, de l’Union européenne, des institutions fondées sur la CNUDM et de la diplomatie scientifique, le Canada, la France et le Portugal offrent un modèle de gouvernance maritime coopérative capable d’atténuer les rivalités tout en s’adaptant aux transformations induites par les changements climatiques.
Crédit image: U.S. Navy photo by Mass Communication Specialist 2nd Class Jimmy C. Pan.


Les commentaires sont fermés.