Policy Forum Politique est un format de publication qui vise à stimuler le débat en présentant un large éventail d’opinions d’experts sur un sujet important pour la sécurité nationale du Canada. Pour cette cinquième édition, nous avons demandé à quatre experts de répondre à cette question : peu après que le premier ministre Mark Carney ait annoncé un « partenariat stratégique » renouvelé avec la Chine, un pays que la stratégie indopacifique 2022 du Canada qualifie de « puissance mondiale de plus en plus perturbatrice », les États-Unis ont averti que tout accord de libre-échange avec ce pays pourrait nuire fondamentalement au Canada et compromettre l’ACEUM, qui fera l’objet d’un examen plus tard cette année. Selon votre avis d’expert, comment le Canada devrait-il gérer ses relations diplomatiques et économiques avec la Chine en 2026 ?
Balkan Devlen | Institut MacDonald-Laurier
Le « partenariat stratégique » du premier ministre Mark Carney avec la Chine repose sur quatre hypothèses : que la Chine est un partenaire commercial fiable, qu’Ottawa dispose d’un levier significatif auprès de Pékin, que se rapprocher du principal rival géopolitique de Washington renforcera d’une manière ou d’une autre la position d’Ottawa dans les renégociations de l’ACEUM, et que ce gouvernement est capable de gérer habilement les risques qui en découlent. Ces quatre hypothèses sont erronées.
La Chine a une longue histoire de coercition économique, y compris à l’égard du Canada, qui remonte à bien avant Trump 2.0. La dépendance commerciale du Canada à l’égard des États-Unis éclipse largement tout moyen de pression que pourrait offrir une alliance avec la Chine. Signaler un rapprochement avec Pékin est beaucoup plus susceptible de provoquer une réaction négative de la part des États-Unis que d’obtenir des concessions. Par ailleurs, les récentes réalisations du gouvernement fédéral – des échecs en matière d’ingérence étrangère à la débâcle des deux Michaels, en passant par des décisions discutables en matière de politique industrielle comme les subventions pour les véhicules électriques – n’inspirent guère confiance dans sa capacité à mener à bien cette tâche délicate. Prétendre que Carney représente un nouveau départ, c’est ignorer que l’équipe dans son ensemble reste largement inchangée.
Le discours de Carney à Davos sur l’union des puissances moyennes sonne creux. Alors que la Chine fait pression sur le Japon pour qu’il modifie ses politiques, Ottawa reste ostensiblement silencieux. Chercher à conclure des accords bilatéraux avec une puissance autoritaire qui s’est ingérée dans les élections canadiennes, s’est livrée à des activités d’espionnage, de subversion et de coercition économique, et a détenu des citoyens canadiens n’est pas la manière dont les puissances moyennes protègent leurs intérêts.
Que devrait faire le Canada ? L’idéal serait qu’Ottawa rejoigne une coalition de démocraties partageant les mêmes idées – le Royaume-Uni, l’Allemagne, le Japon, la France – afin de résister collectivement à la coercition économique chinoise tout en travaillant avec les États-Unis, et non contre eux, pour renforcer les liens économiques transatlantiques.
Le Canada devrait également tracer une ligne claire : développer ses exportations agricoles et énergétiques vers la Chine tout en limitant fermement la coopération dans les domaines de la propriété intellectuelle, des minéraux critiques, de la fabrication de pointe et de la recherche scientifique. Parallèlement, Ottawa doit mener des opérations de contre-espionnage vigoureuses afin de signaler que l’ingérence chinoise dans les affaires canadiennes ne sera pas tolérée. Le commerce des matières premières présente des risques gérables, ce qui n’est pas le cas d’une intégration plus profonde.
Le Dr Balkan Devlen est chercheur à l’Institut Macdonald-Laurier et cofondateur et directeur de Pendulum Geopolitical Advisory. Il est enseignant, analyste en politique étrangère et consultant, avec plus de vingt ans d’expérience sur trois continents.
Yuxi Liu | Université ShanghaiTech
Briser le prisme, voir la Chine sous un nouveau jour
Alors que le Canada trace sa voie avec la Chine en 2026, son principal défi n’est pas d’ordre technique, mais cognitif : il doit se libérer des modèles mentaux contraints par des étiquettes telles que « puissance de plus en plus perturbatrice » et le prisme habituel de Washington. Historiquement, cependant, les politiques chinoises les plus importantes du Canada, depuis le rapprochement de Pierre Trudeau, reposaient sur la capacité à dialoguer avec la Chine selon ses propres conditions, au-delà des scénarios géopolitiques dominants.
Un changement fondamental est donc impératif. Le Canada doit cultiver un nouveau cadre diplomatique qui reconnaisse la diversité des dynamiques de la société chinoise et les aspirations de son peuple, qui s’appuie sur des recherches approfondies plutôt que sur des suppositions, et qui développe un esprit d’exploration constructive afin d’identifier les domaines de coopération mutuellement bénéfiques. Pour que ce nouveau cadre soit substantiel, il doit être nourri par une compréhension publique plus profonde et plus nuancée de la Chine. Cela nécessite un changement conscient, loin des discours réactifs et centrés sur les menaces. Une société capable de discuter de la Chine sans suspicion automatique est mieux équipée pour prendre des décisions stratégiques fondées sur ses intérêts. En outre, la valeur immense des liens entre les peuples canadiens – ses communautés sino-canadiennes dynamiques, ses étudiants et ses relations de jumelage entre villes – doit être reconnue et entretenue de manière stratégique. Ces liens constituent un pont essentiel pour le contact et la compréhension mutuelle, en particulier lorsque les relations officielles se refroidissent.
Pour y parvenir, il faut un investissement concerté et à long terme de la part du gouvernement, du monde universitaire, du milieu des affaires et d’autres acteurs de la société civile – des initiatives menées non pas dans un but de gain politique éphémère, mais dans celui d’une compréhension fondamentale. La voie à suivre pour le Canada commence en 2026 avec le courage de démanteler ces barrières cognitives et d’élaborer une politique fondée sur ses propres intérêts nationaux et sur une compréhension globale et authentique de la Chine. Ce n’est qu’alors qu’une feuille de route stable et durable pour les relations bilatérales pourra être tracée.
La Dr Yuxi Liu est professeure adjointe à l’Institut des sciences humaines de l’Université ShanghaiTech et experte en relations sino-canadiennes. Elle est titulaire d’un doctorat en histoire de l’Université du Québec à Montréal et a également occupé des postes de recherche en Suisse et en France.
Pascale Massot | Université d’Ottawa
La visite de Carney en Chine doit être replacée dans un contexte plus large
Tout d’abord, le contexte nord-américain constitue la toile de fond immédiate et établit le cadre dominant autour des objectifs de résilience économique et de diversification. Ces objectifs sont à la fois essentiels et difficiles à concilier, compte tenu de la politique provinciale canadienne et de l’examen conjoint de l’ACEUM prévu cet été. L’accord sur les véhicules électriques (VE) soulève des questions importantes sur l’avenir de l’industrie des VE et, plus largement, sur l’avenir de l’industrie automobile au Canada. À cet égard, le gouvernement canadien devra tracer une voie qui concilie les différents intérêts en jeu, tout en gardant un œil sur le moyen et le long terme.
Deuxièmement, le contexte géopolitique est également important compte tenu du rôle significatif que joue la Chine sur la scène internationale. Les Canadiens doivent cesser d’assimiler une relation diplomatique fonctionnelle avec la deuxième économie mondiale à une approbation des politiques de ce pays. La Chine est une grande puissance mondiale qui influence toute une série de questions d’intérêt national et international, et le Canada doit entretenir des relations substantielles avec ce pays. Tout autre choix ne serait pas dans l’intérêt du Canada. Il est certain que ces relations ne seront pas toujours faciles : il y a des domaines où nos intérêts se recoupent et d’autres où ils divergent. C’était vrai avant et cela reste vrai aujourd’hui, mais il ne s’agit pas d’un retour à une époque révolue. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère, qui doit s’appuyer sur notre histoire bilatérale.
La stratégie indo-pacifique du Canada pour 2022 qualifie la Chine de « puissance mondiale de plus en plus perturbatrice » et, bien que le gouvernement ait éludé la question de savoir s’il avait changé de position sur cette évaluation, nous devons nous habituer à avoir plusieurs idées en tête en même temps. Le fait que l’essor de la Chine ait perturbé le statu quo et soit en train de transformer le monde est avant tout une constatation descriptive. Ce diagnostic est important, mais ce qui importe encore plus, c’est ce que nous faisons ensuite. Le premier ministre Mark Carney a fait preuve d’une grande assurance en se rendant en Chine avant la visite du président Trump en avril. Cependant, cette visite n’a pas résolu toutes les tensions et contradictions inhérentes à nos relations, qui devront être gérées avec prudence au cours des prochaines années.
Pascale Massot est professeure agrégée à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa. En 2022, elle a été membre du Comité consultatif indo-pacifique auprès du ministre canadien des Affaires étrangères.
Stephen R. Nagy | Université internationale chrétienne, Tokyo
Gérer la Chine en 2026 : discipline, levier et garde-fous
Le Canada devrait gérer sa relation avec la Chine en 2026 par une diplomatie disciplinée et bien séquencée — en protégeant d’abord les intérêts essentiels de l’alliance avec les États-Unis, tout en gardant avec Pékin des canaux étroits et pragmatiques.
D’abord, Ottawa doit traiter l’ACEUM et le marché américain comme des réalités structurelles, pas comme une option parmi d’autres. Avec la révision de l’accord plus tard cette année, le Canada doit éliminer toute ambiguïté : aucune démarche vers un ALE avec la Chine, transparence complète envers Washington sur toute entente commerciale liée à la Chine, et application stricte pour que le Canada ne devienne pas une plateforme de transbordement de produits chinois vers les États-Unis. L’objectif : désamorcer et stabiliser — pas récolter des applaudissements à Davos.
Ensuite, le Canada devrait abandonner le vocabulaire de “partenariat stratégique” au profit d’une approche de coopération sélective + gestion des risques. La Chine est à la fois un marché et — selon la Stratégie indo-pacifique du Canada — une puissance « de plus en plus perturbatrice ». L’engagement devrait viser des secteurs non stratégiques (agroalimentaire, dossiers consulaires, mobilité étudiante, climat lorsque possible), tout en érigeant des garde-fous fermes sur les minéraux critiques, les technologies avancées, les données et la recherche à double usage.
Troisièmement, Ottawa doit bâtir du levier avant l’engagement en renforçant les partenariats avec le Japon, la Corée du Sud, l’Australie, l’UE et l’Asie du Sud-Est — sur les chaînes d’approvisionnement, les normes et la sécurité économique. Concrètement : renforcer la coordination du PTPGP, élargir des mécanismes minilatéraux de résilience, et développer une coopération “modulaire” sur la surveillance maritime, l’évasion des sanctions et les intrants critiques.
Quatrièmement, la résilience démocratique interne est une politique étrangère : mettre en œuvre et faire respecter le registre de transparence sur l’ingérence étrangère, renforcer la sécurité de la recherche et les règles de divulgation universitaires, et rendre les évaluations du renseignement actionnables politiquement. Si ces vulnérabilités persistent, les alliés douteront de la fiabilité du Canada, et Pékin continuera d’exploiter nos failles.
Enfin, Ottawa devrait communiquer une doctrine simple : coopérer là où les intérêts convergent, dissuader là où ils s’opposent, et ne jamais échanger la sécurité continentale contre un soulagement commercial à court terme.
Bref : moins de grandes déclarations, plus d’alignement réfléchi, une diversification patiente, et un engagement avec la Chine seulement là où le Canada peut absorber la coercition et continuer de dire non.
Stephen R. Nagy est professeur de politique et d’études internationales à l’International Christian University. Il est également chercheur principal et responsable du projet Chine au Macdonald-Laurier Institute, ainsi que chercheur invité au Japan Institute for International Affairs. Le titre de son livre à paraître est « Japan as a Middle Power State: Navigating Ideological and Systemic Divides ».
Crédit image: Fred Dufour-Pool/Getty Images

Balkan Devlen | Institut MacDonald-Laurier
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Pascale Massot | Université d’Ottawa
Stephen R. Nagy | Université internationale chrétienne, Tokyo



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