Les sous-marins du Canada sont en fin de vie. Construits il y a plus de trente ans pour la Marine royale britannique, les quatre sous-marins de la classe Victoria ont été acquis par le Canada dans les années 1990 et n’ont jamais vraiment été à la hauteur du potentiel annoncé. Ils doivent désormais être remplacés, et les programmes d’acquisition de sous-marins peuvent s’avérer de longues épreuves pleines d’incertitudes. Cependant, depuis que l’ancien premier ministre Justin Trudeau a annoncé, à l’été 2024, que le Canada prévoyait de se doter d’une flotte pouvant compter jusqu’à douze sous-marins, le projet d’acquisition de sous-marins canadiens a en réalité progressé extrêmement rapidement. La définition des exigences, la consultation de l’industrie et la présélection de deux constructeurs potentiels se sont toutes déroulées en un peu plus d’un an. En mars 2026, les deux constructeurs avaient soumis des soumissions détaillées, et le Canada pourrait désormais être à quelques semaines seulement de faire son choix final.
Le premier sous-marin en lice pour le contrat canadien est celui de classe KSS-III de Hanwha Ocean, déjà en service au sein de la Marine sud-coréenne. Le deuxième sous-marin en lice est celui de classe Type 212CD de TMKS, actuellement en construction pour l’Allemagne et la Norvège. Le gouvernement du Canada a déclaré que, malgré les différences au niveau de leurs capacités, de leurs dimensions et de leurs systèmes, les deux modèles répondent aux besoins de la Marine royale canadienne, et que la décision finale reposera sur la mesure dans laquelle les soumissions concurrentes répondent aux besoins industriels, diplomatiques et économiques du Canada. Un point commun entre les deux modèles est qu’il s’agit de sous-marins diesel-électriques dotés d’un système de propulsion indépendant de l’air intégré – et non de sous-marins à propulsion nucléaire.
Les sous-marins à propulsion nucléaire ont la réputation d’être les plus avancés et les plus performants au monde. Ils présentent de réels avantages par rapport aux sous-marins diesel-électriques qui sont pertinents pour le Canada. D’où la question : pourquoi le gouvernement et les forces armées du Canada semblent-ils ne manifester aucun intérêt pour les sous-marins à propulsion nucléaire destinés à la Marine royale canadienne?
La réponse à cette question dépend des missions jugées prioritaires pour les sous-marins canadiens et des défis concrets liés à l’acquisition de sous-marins à propulsion nucléaire. Cela ne signifie toutefois pas que les sous-marins nucléaires ne présentent aucun avantage.
Les avantages des sous-marins nucléaires par rapport aux sous-marins à moteur diesel
De manière générale, les sous-marins nucléaires présentent les avantages suivants : ils disposent d’une autonomie considérable sans avoir besoin de se ravitailler, peuvent atteindre des vitesses de pointe supérieures à celles des sous-marins conventionnels sans pour autant sacrifier leur autonomie, et peuvent rester immergés pendant des mois sans avoir besoin d’échanger de l’air avec la surface. Les discussions concernant les sous-marins au Canada portent souvent sur l’Arctique, et tous ces avantages des sous-marins nucléaires sont pertinents pour y maintenir une présence constante.
L’exploitation de sous-marins diesel-électriques est très difficile dans le Nord, car ils doivent faire un échange d’air avec la surface pour faire fonctionner leurs génératrices diesel qui rechargent leurs batteries. Cet échange d’air s’effectue habituellement, et de la manière la plus sécuritaire, à l’aide d’un schnorkel, mais la glace de mer rend ce processus risqué, car les schnorkels ne peuvent pas percer les couches de glace solides et peuvent être endommagés dans les zones où se trouvent des morceaux de glace instables. Les sous-marins nucléaires ne sont pas confrontés à ces problèmes.
L’Arctique canadien ne dispose pas non plus d’installations capables d’accueillir des sous-marins, et la construction de telles installations s’est avérée être un immense défi. En l’absence d’installations de soutien dans le Nord, les distances que les sous-marins canadiens doivent parcourir – sans soutien – pour se rendre dans l’Arctique et en revenir peuvent en réalité être supérieures à la distance qui les sépare des ports amis en Asie ou en Europe, même s’ils ne quittent jamais les eaux canadiennes. Ces distances imposent donc une capacité à longue portée. L’autonomie nécessaire pour patrouiller sur ces distances est à la portée des sous-marins diesel-électriques, mais uniquement en contournant des contraintes qui n’existent pas pour les sous-marins nucléaires.
La vitesse supérieure des sous-marins nucléaires est également un atout, car elle permet d’accroître l’efficacité des patrouilles. Une vitesse plus élevée signifie moins de temps de transit vers une zone de patrouille et plus de temps passé là où le sous-marin est nécessaire, ce qui pourrait permettre à un nombre réduit de sous-marins nucléaires d’assurer une couverture équivalente dans l’Arctique par rapport à une flotte diesel-électrique.
Les avantages des sous-marins nucléaires s’étendent également au-delà de l’Arctique. L’une des principales capacités qu’offrent ces sous-marins est la possibilité de menacer les voies de communication maritimes d’un autre pays, c’est-à-dire les routes empruntées par ses navires marchands et militaires. Si le Canada devait menacer les voies de communication maritimes d’un autre pays – à moins que ce pays ne soit son allié de longue date en vertu d’un traité, soit les États-Unis –, la géographie impose qu’il le fasse à une grande distance des côtes canadiennes. Une portée importante est donc une condition indispensable pour que le Canada dispose de cette capacité, la vitesse constituant un autre avantage, car elle rend cette menace plus immédiate. Les sous-marins nucléaires sont mieux adaptés à cette tâche que les sous-marins non nucléaires. Une logique similaire s’applique à l’utilisation de sous-marins pour menacer des cibles terrestres.
Les sous-marins à propulsion nucléaire et l’historique des acquisitions du Canada
Ces avantages ont toujours été bien compris au sein de la Marine royale canadienne et du gouvernement du Canada. Le projet d’acquisition actuel n’est que la troisième fois que le Canada cherche à se doter de nouveaux sous-marins depuis que le premier sous-marin nucléaire, exploité par la Marine des États-Unis, a pris la mer en 1954. Bien que d’autres options aient finalement été retenues, il convient de noter que, dans le cadre des deux projets d’acquisition de sous-marins précédents, l’intention était, du moins pendant un certain temps, d’acquérir des sous-marins nucléaires.
Dans les années 1950, la Marine royale canadienne avait choisi la classe Skipjack à propulsion nucléaire de la Marine des États-Unis avant que le gouvernement ne rejette ce projet et n’opte plutôt, en 1960, pour la classe Oberon non nucléaire du Royaume-Uni. Dans les années 1980, le gouvernement du Canada, sous la direction de Brian Mulroney, a annoncé dans son Livre blanc sur la défense de 1987 qu’il remplacerait la classe Oberon par des sous-marins à propulsion nucléaire. Il est toutefois revenu sur cette décision en 1989, pour finalement acquérir la classe Victoria, actuellement en service. Malgré le résultat, dans les deux cas, les avantages des sous-marins nucléaires ont occupé une place prépondérante dans les discussions et les débats.
Les avantages des sous-marins nucléaires en termes de vitesse et d’autonomie existent toujours aujourd’hui, et les Canadiens, qu’ils soient au service du gouvernement ou non, en sont conscients. Le débat public sur les questions militaires au Canada est souvent limité, mais l’intérêt pour les sous-marins nucléaires a connu un regain après l’annonce du pacte AUKUS par les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie en 2021. Cet accord visait à transférer à court terme plusieurs sous-marins nucléaires américains à l’Australie, l’objectif étant que ce pays soit un jour en mesure de construire ses propres sous-marins nucléaires sur son territoire. De nombreux Canadiens se sont demandé pourquoi le Canada ne pouvait pas être inclus dans cet accord. Une frange restreinte, mais bruyante, des milieux de la défense canadiens, tant au sein du public que du milieu universitaire, a continué de plaider en faveur des sous-marins nucléaires, tant pour leur efficacité opérationnelle que pour l’approfondissement de la coopération avec de tels partenaires. Néanmoins, rien n’indique publiquement que les sous-marins nucléaires aient été sérieusement envisagés par la Marine royale canadienne (MRC) ou le gouvernement dans le cadre de cet achat.
Le coût est sans aucun doute un facteur dans cette décision, mais il ne constitue pas à lui seul une explication suffisante. Les acquisitions prévues par l’Australie dans le cadre de l’AUKUS nous fournissent un bon point de référence en matière de coûts pour le Canada. Ce projet devrait coûter jusqu’à 368 milliards de dollars au cours des 30 premières années – soit une moyenne de 12 milliards de dollars par année. Cette somme est colossale; elle absorberait près de la moitié des budgets de défense que les Canadiens ont l’habitude de soutenir. Cependant, le premier ministre Mark Carney s’est récemment engagé à porter les dépenses de défense du Canada à 3,5 % du PIB d’ici 2035. D’après les chiffres actuels du PIB, cela représente 52,5 milliards de dollars de dépenses de défense annuelles supplémentaires par rapport aux niveaux de 2024. Même si certaines priorités entreront en concurrence les unes avec les autres, un programme annuel de 12 milliards de dollars n’est pas inconcevable dans ce contexte, surtout s’il répond à un besoin fondamental.
Plutôt que le coût, le désintérêt officiel persistant du Canada pour les sous-marins à propulsion nucléaire semble trouver sa source dans un élément inhabituel dans le discours canadien sur la défense : les décideurs ont aujourd’hui une compréhension plus approfondie des considérations stratégiques et industrielles que lors des cycles d’acquisition antérieurs.
Priorités mal comprises
La volonté du Canada de se doter de sous-marins nucléaires dans les années 1980 reposait sur une bonne compréhension des avantages de ces engins, mais sur une mauvaise interprétation des priorités stratégiques. L’élément déclencheur immédiat qui a conduit à la décision d’acquérir des sous-marins nucléaires a été le passage, sans autorisation canadienne, d’un brise-glace de la Garde côtière américaine, l’USCGC Polar Sea, par le passage du Nord-Ouest. Les États-Unis revendiquaient le passage comme un détroit international, ce qui leur conférait un droit de transit. En réponse aux préoccupations de la population, le gouvernement Mulroney a rapidement précisé que le Canada considérait les eaux traversant son archipel arctique comme des eaux intérieures, ce qui impliquait qu’une autorisation était toujours nécessaire pour y transiter.
Cette position a placé le Canada dans une situation délicate, car il n’avait pas les moyens de surveiller les violations de ces revendications – et encore moins de les faire respecter. Surveiller en permanence l’ensemble de l’Arctique canadien à l’aide de navires, de satellites, d’avions ou de stations au sol était irréalisable pour des raisons techniques, et les autres pays auraient toujours su quand ces moyens étaient absents. Les sous-marins auraient constitué une solution intéressante, car ils auraient pu surveiller les navires sans être détectés eux-mêmes, forçant ainsi ces navires à toujours agir comme s’ils étaient surveillés, même si la couverture effective était intermittente.
Comme il aurait été extrêmement difficile de faire opérer les sous-marins diesel-électriques de l’époque dans l’Arctique, le recours à des « sous-marins » à des fins de surveillance de l’Arctique impliquait l’acquisition de « sous-marins nucléaires ». Parallèlement à certaines estimations extrêmement optimistes du coût du programme et de l’intérêt probable des alliés à aider le Canada, le gouvernement a démontré qu’il comprenait cette réalité technique lorsqu’il a annoncé, dans son livre blanc sur la défense de 1987, qu’il ferait l’acquisition de sous-marins nucléaires, en précisant qu’ils constituaient à la fois « le meilleur moyen d’atteindre les capacités opérationnelles requises dans les vastes océans Pacifique et Atlantique » et « le seul navire capable d’exercer une surveillance et un contrôle dans les eaux recouvertes de glace du nord du Canada ».
Si le jugement technique selon lequel les sous-marins nucléaires constituaient le seul outil permettant de surveiller et de contrôler les eaux de l’Arctique était fondé, la décision stratégique de donner la priorité à cet objectif ne l’était pas. Bien qu’il existe des justifications pour qu’un pays souhaite surveiller et contrôler l’ensemble de son territoire, il y aura toujours une hiérarchie des priorités fondée sur la valeur économique des différentes régions, leur proximité par rapport aux centres de population et aux pôles industriels, leur utilité stratégique, ainsi que les alternatives diplomatiques à la présence militaire. Par exemple, dans tout conflit avec une grande puissance navale, il est peu probable que la première priorité de la force sous-marine canadienne soit l’Arctique. La protection de la navigation dans le golfe du Saint-Laurent, le détroit de Juan de Fuca près de Vancouver, et les mers autour de Saint-Jean, d’Halifax et de Prince Rupert – à proximité de tous les plus grands ports du Canada – constituerait presque certainement une priorité bien plus élevée.
Cette hiérarchisation reflète un concept fondamental de la stratégie militaire appelé « centre de gravité » – qui est le « pivot de toute puissance et de tout mouvement, dont tout dépend », selon le célèbre stratège Carl von Clausewitz, et le « point vers lequel toutes les énergies [d’un belligérant] devraient être dirigées » afin d’obtenir l’avantage et de remporter la victoire dans tout conflit.
Aucun des centres de gravité du Canada – aucun de ses centres les plus vitaux, qu’ils soient financiers, industriels, liés aux ressources, démographiques, stratégiques ou commerciaux – ne se trouve dans l’Arctique. Cela ne signifie pas que l’Arctique n’ait aucune valeur dans plusieurs de ces domaines, mais l’Arctique n’est pas un pivot sur lequel le Canada s’appuie pour sa prospérité, sa capacité à projeter sa puissance militaire à l’étranger ou son existence en tant que nation.
Les grands ports du Canada, en revanche, constituent ses centres de gravité, du moins lorsqu’il s’agit de mener une guerre sur ou à travers l’océan. Le Canada dépend des voies de communication maritimes qui doivent partir de ses ports. Comme ces voies maritimes ne traversent que très peu de goulets d’étranglement – et aucun susceptible d’être hostile – sauf aux points d’entrée de l’océan Indien, c’est à proximité de ces ports que l’on peut le plus efficacement menacer leur utilisation par le Canada. La traque de navires, même civils, en haute mer mobilise d’importantes ressources. Il s’ensuit que le Canada doit s’attendre à ce qu’ils constituent une cible hautement prioritaire pour ses adversaires.
L’histoire confirme ce point de vue. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les sous-marins allemands opéraient près de tous les grands ports de la côte Est du Canada, ainsi que dans le golfe du Saint-Laurent et même dans le fleuve Saint-Laurent. Un futur adversaire chercherait probablement à faire de même avec des sous-marins modernes sur les deux côtes. Les planificateurs militaires canadiens devraient prendre cela au sérieux.
Prendre au sérieux la menace que représentent les sous-marins ennemis dans ces zones implique de privilégier les plateformes capables d’y faire face le plus efficacement possible. Le meilleur moyen de contrer un sous-marin est un autre sous-marin et, malgré les avantages des sous-marins nucléaires dans d’autres domaines, ce sont les sous-marins diesel-électriques qui l’emportent ici. Cet avantage tient essentiellement à leur profil sonore. Les sous-marins à propulsion nucléaire génèrent toujours du bruit, car ils ne peuvent pas arrêter leurs réacteurs : ils sont toujours discrets, mais jamais silencieux. Les sous-marins diesel-électriques, en revanche, peuvent fonctionner à l’aide de batteries dans un silence quasi total, ce qui leur confère un avantage. Cet avantage est certes perdu lorsqu’ils doivent recourir périodiquement à des génératrices diesel pour se recharger. Cependant, cela constitue moins un inconvénient près de leurs bases, où ils peuvent retourner au port ou obtenir le soutien d’autres moyens pendant cette période de vulnérabilité.
En l’absence d’autre solution au problème de la surveillance de l’Arctique, on pourrait peut-être soutenir qu’un sous-marin nucléaire, moins efficace pour assurer la sécurité près des ports canadiens mais pouvant être utilisé dans l’Arctique – par opposition à un sous-marin diesel-électrique, qui était le meilleur sous-marin pour maintenir la sécurité près des ports, mais qui n’avait que très peu d’utilité dans l’Arctique – constituerait un compromis raisonnable. Néanmoins, la question de l’Arctique était avant tout une question qui aurait dû être réglée par la voie diplomatique, comme en témoigne le fait qu’elle l’a finalement été. En 1988, les États-Unis et le Canada ont convenu que les navires américains ne transiteraient pas par le passage du Nord-Ouest sans l’autorisation du Canada, même si les États-Unis ne reconnaissaient pas la revendication canadienne selon laquelle il s’agissait d’eaux intérieures. Peu d’autres pays ayant les moyens ou l’intérêt de naviguer dans cette zone – l’Union soviétique, principal concurrent, soutenait en fait les revendications du Canada – la question a été réglée. Le Canada a ainsi pu abandonner ses projets de sous-marin nucléaire l’année suivante.
La situation actuelle
Aujourd’hui, avec le recul des calottes glaciaires et l’industrialisation croissante à l’échelle mondiale, davantage de pays pourraient disposer à la fois des moyens et de l’intérêt nécessaires pour emprunter le passage du Nord-Ouest. Cependant, le Canada a réalisé de réels progrès pour faire reconnaître ses revendications sur la scène internationale, tandis que les nouvelles technologies offrent des options autres que les sous-marins nucléaires pour surveiller la région. Les satellites moins coûteux et les radars modernes à portée au-delà de l’horizon constituent deux de ces technologies. Une troisième technologie est celle des systèmes de propulsion indépendante de l’air (AIP) que l’on retrouve sur de nombreux sous-marins diesel-électriques modernes–y compris les deux que le Canada envisage d’acquérir.
Les systèmes AIP ont commencé à être utilisés sur les sous-marins de guerre dans les années 1990, peu après l’achèvement de la classe Victoria, qui en était dépourvue. Il en existe plusieurs variantes, mais leur point commun est qu’ils permettent aux sous-marins diesel-électriques de produire de l’électricité pendant de longues périodes sans avoir recours à leurs génératrices diesel et sans devoir faire le plein d’air en surface – prolongeant ainsi parfois la durée pendant laquelle un sous-marin diesel-électrique peut rester entièrement immergé, de quelques jours à plusieurs semaines.
Cela élimine en grande partie le principal obstacle à l’exploitation des sous-marins diesel-électriques dans l’Arctique : la nécessité de faire fréquemment surface pour respirer. Grâce à leur capacité de rester immergés pendant des semaines, ils peuvent s’aventurer en toute confiance dans des zones recouvertes de glace et retourner dans des zones libres de glace lorsque cela est nécessaire. Cette technologie ne les rend toutefois pas équivalents aux sous-marins nucléaires à tous égards. Leur vitesse soutenue lors de l’utilisation de l’AIP est limitée, par exemple. Cependant, comme les contraintes liées au bruit obligent même les sous-marins nucléaires à opérer principalement à basse vitesse, avec la possibilité d’accélérer à des vitesses plus élevées en cas d’urgence, et que les sous-marins diesel-électriques équipés de l’AIP peuvent imiter ce comportement en tournant au ralenti pour recharger leurs batteries et en accélérant en les déchargeant, cette différence tactique est moins importante qu’elle ne le paraît.
Les systèmes AIP présentent toutefois l’inconvénient de ne pas pouvoir être rechargés en mer. Un navire disposant de 21 jours d’autonomie AIP au moment de quitter le port ne dispose que de ces 21 jours avant de devoir se ravitailler. Une fois ce délai écoulé, il doit recourir à des cycles de recharge plus fréquents jusqu’à ce qu’il revienne au port ou qu’il se ravitaille à partir d’un autre navire transportant des réactifs spécialisés. Cependant, même aux vitesses réduites auxquelles l’AIP est limité, 21 jours suffisent à un sous-marin pour patrouiller depuis l’extrémité hivernale la plus méridionale de la calotte glaciaire arctique jusqu’au point le plus septentrional du territoire canadien, et revenir. Cela ne se produira que rarement, voire jamais, puisque la capacité des sous-marins nucléaires à nuire au Canada à partir de ces emplacements est limitée, et qu’il n’y a probablement rien d’autre à cette zone. Mais le simple fait de disposer de cette option permet d’atteindre bon nombre des objectifs canadiens que seuls les sous-marins nucléaires pouvaient auparavant réaliser, car les autres pays devront se prémunir contre cette éventualité.
Plus couramment, lorsqu’ils seront déployés dans l’Arctique, les sous-marins canadiens à propulsion AIP seront utilisés le long des voies de navigation qui s’ouvrent dans l’Arctique pendant l’hiver, afin de surveiller le trafic et, en cas de conflit, de traquer les sous-marins belligérants qui constituent une menace réelle pour ce trafic. Leur capacité de navigation sous la glace servira principalement à se déplacer d’une zone d’eau libre à une autre ou à priver les sous-marins nucléaires de la protection qu’ils pourraient autrement trouver sous la glace à proximité de ces voies de navigation. Ce sont là les activités prioritaires dans l’Arctique.
Les sous-marins équipés de ces systèmes sont également capables de remplir d’autres rôles. La présence de sous-marins diesel-électriques au large de la côte est du Canada pendant la Seconde Guerre mondiale montre que menacer la navigation de l’autre côté des océans fait depuis longtemps partie des capacités des sous-marins diesel-électriques. Les systèmes AIP ne font que renforcer leur capacité de survie lorsqu’ils sont loin de leurs bases. Les sous-marins diesel-électriques ne sont peut-être pas en mesure de menacer de façon autonome le trafic maritime aussi persistamment que les sous-marins nucléaires, mais ce problème peut être contourné en accédant à des ports amis à proximité, et il est peu probable que le Canada intercepte des navires, sauf pour appuyer ses alliés. Une logique similaire s’applique à la possibilité d’attaquer des cibles terrestres de grande valeur à l’aide de sous-marins. Les sous-marins équipés d’un système AIP peuvent encore être désavantagés dans ce domaine par rapport aux sous-marins nucléaires, mais ils disposent d’une capacité de base qui répond aux besoins du Canada.
Si le Canada peut se contenter d’une capacité moindre lorsqu’il opère dans l’Arctique, perturbe la navigation ou attaque des cibles terrestres, c’est parce que ces aspects constituent tous des considérations secondaires pour sa flotte de sous-marins. Les missions les plus importantes des sous-marins canadiens se dérouleront à proximité des grands ports, où les sous-marins diesel-électriques disposaient déjà d’un avantage discutable par rapport aux sous-marins nucléaires. La capacité des sous-marins AIP à naviguer pendant des semaines sans recharger leurs batteries après avoir quitté le port amplifie considérablement cet avantage par rapport aux sous-marins nucléaires. Dans l’ensemble, l’avantage accru des sous-marins diesel-électriques équipés de systèmes AIP par rapport aux sous-marins nucléaires dans le domaine où les besoins du Canada sont les plus critiques, ainsi que leur capacité à accomplir un large éventail de tâches secondaires, élimine la plupart des arguments stratégiques qui pourraient être avancés en faveur de l’acquisition de sous-marins nucléaires par le Canada à l’heure actuelle.
Le coup de grâce porté aujourd’hui à l’acquisition de sous-marins à propulsion nucléaire par le Canada reste toutefois le même que dans les années 1980 : le Canada ne dispose d’aucune option lui permettant de les acquérir. Du moins, pas dans les délais requis.
Parmi les trois alliés du Canada qui exploitaient des sous-marins nucléaires dans les années 1980, le Royaume-Uni et la France se montraient, au mieux, tièdes à l’idée que le Canada en fasse l’acquisition, tandis que les États-Unis y étaient carrément hostiles.
L’hostilité des États-Unis avait trois causes fondamentales. Premièrement, il était clair que le désir du Canada de se doter de sous-marins à propulsion nucléaire était une réponse aux actions des États-Unis – considérant ces derniers comme une nation potentiellement hostile – et il est naturel qu’ils ne veuillent pas fournir eux-mêmes les moyens de contrer cette menace. Les États-Unis estimaient également que les eaux de l’Arctique revêtaient une importance stratégique modeste, et craignaient que l’investissement canadien dans les sous-marins nucléaires n’ait une incidence sur les forces qu’ils pouvaient se permettre de maintenir sur le théâtre européen, stratégiquement plus important. Enfin, bien que le passage du Nord-Ouest ne revêtît pas à l’époque une importance stratégique considérable en tant que détroit international, d’autres détroits internationaux revêtaient et revêtent encore une importance stratégique considérable, et le précédent d’un détroit international devenant des eaux intérieures aurait pu ouvrir la voie à une reclassification similaire pour les propriétaires d’autres détroits.
L’attitude tiède du Royaume-Uni et de la France résultait à la fois de leur incrédulité quant à la volonté du Canada de mener son projet à bien, et des préoccupations des États-Unis. Le Royaume-Uni, en particulier, menait son programme de sous-marins nucléaires en étroite collaboration avec les États-Unis et ne pouvait exporter ses sous-marins ni son expertise sans l’approbation américaine.
Pour la France, la désapprobation des États-Unis constituait une contrainte moins contraignante – mais restait néanmoins un facteur à prendre en compte. Cependant, ses sous-marins de l’époque étaient nettement inférieurs en termes de capacités et, de toute façon, ne convenaient pas vraiment aux opérations dans l’Arctique.
Cette absence de partenaire enthousiaste constituait un obstacle majeur aux ambitions canadiennes. La technologie des sous-marins nucléaires n’a été véritablement développée de manière indépendante qu’une seule fois – par les États-Unis. Tous les autres exploitants ont bénéficié d’une aide pour se la procurer, que ce soit par l’espionnage (URSS), une coopération ouverte (Royaume-Uni et Chine), une coopération secrète (France) ou un accord de location (Inde). Il s’agit d’une technologie extrêmement difficile à mettre au point.
Le Canada a néanmoins envisagé de développer son propre sous-marin nucléaire. Une proposition novatrice consistait en un sous-marin fonctionnant à l’aide de batteries, à l’instar d’un sous-marin conventionnel, mais équipé d’un réacteur nucléaire de faible puissance, le « Slowpoke-2 », destiné à recharger ces batteries pendant les périodes de faible activité sans avoir à faire surface. Il ne serait pas capable de fonctionner en continu à pleine puissance comme les autres sous-marins nucléaires, mais il n’aurait pas non plus besoin de faire surface pour recharger ses batteries comme un sous-marin conventionnel. Il s’agissait peut-être là d’une bonne idée à la base – le concept est très similaire au fonctionnement des systèmes modernes de propulsion indépendante de l’air – et on peut saluer le fait qu’elle reconnaisse de façon réaliste certaines des limites techniques du Canada, mais elle n’en restait pas moins peu réaliste.
Non seulement le Canada n’avait aucune expérience dans la construction de sous-marins nucléaires, mais il n’avait aucune expérience dans la construction de sous-marins de quelque type que ce soit; pas depuis qu’il en avait assemblé quelques-uns pour le Royaume-Uni pendant la Première Guerre mondiale. Les sous-marins modernes reposent sur un certain nombre de systèmes hautement spécialisés – tels que les capteurs acoustiques et les systèmes de suppression du bruit – qui constituent d’immenses défis d’ingénierie que le Canada devrait surmonter par ses propres moyens. Même avec un concept de réacteur moins ambitieux, il faudrait des décennies et de multiples itérations avant qu’un sous-marin répondant aux besoins canadiens puisse être construit au pays. À titre de comparaison, la France a mis en service son premier sous-marin nucléaire en 1971. Mais ses conceptions ont toujours été considérées comme en retard par rapport à celles de ses contemporains jusqu’à ce que sa quatrième conception entièrement nouvelle – la classe Suffren – entre en service en 2020. Ce délai de 50 ans correspond à une estimation réaliste du temps nécessaire à un nouveau venu pour mettre au point des sous-marins nucléaires compétitifs.
En fin de compte, cela aurait toujours rendu impossible l’acquisition de sous-marins nucléaires par le Canada dans les années 1980. Aucun autre exploitant de sous-marins nucléaires ne souhaitait, ni n’était en mesure, d’apporter au Canada l’aide nécessaire. Et le développement de cette capacité de manière indépendante sur plusieurs décennies ne répondait pas aux besoins du Canada. Une dynamique similaire s’applique aujourd’hui à la situation du Canada vis-à-vis de ses alliés : une contrainte de temps est imposée par le fait que le Canada doit disposer d’un remplaçant en service d’ici le retrait de la classe Victoria en 2035, et personne n’a à la fois la volonté et la capacité de l’aider.
Pourquoi ne pas, alors, s’associer aux États-Unis et au Royaume-Uni? Après tout, ces deux pays collaborent tous deux avec l’Australie pour répondre à ses ambitions nucléaires dans le cadre de l’AUKUS – les premiers sous-marins devant entrer en service au début des années 2030. Le Canada est un pays de taille similaire à celle de l’Australie, entretenant des relations comparables (voire plus étroites) avec le Royaume-Uni et les États-Unis. Cela pourrait laisser penser que le Canada pourrait envisager un accord et un échéancier similaires. Cependant, cette idée s’effondre lorsqu’on l’examine de plus près.
La logique qui sous-tend l’AUKUS repose sur la situation géographique de l’Australie. Il ne s’agit pas simplement d’un accord prévoyant que les États-Unis et le Royaume-Uni vendent des sous-marins nucléaires à l’Australie à court terme et aident ce pays à construire ses propres sous-marins nucléaires à long terme. Cela inclut également le droit de baser leurs propres sous-marins nucléaires en Australie – les coûts étant à la charge de l’Australie.
L’Australie est beaucoup plus proche des zones où les États-Unis et le Royaume-Uni souhaitent déployer leurs sous-marins dans la région indo-pacifique que ne le sont leurs propres côtes. Le stationnement de leurs sous-marins en Australie réduit le temps de transit, ce qui leur permet de maintenir un temps de « présence sur place » similaire même s’ils en exploitent un nombre moindre. Tant les États-Unis que le Royaume-Uni sont soumis à de sévères limites quant à leur capacité de construction de sous-marins nucléaires; on peut même soutenir qu’ils ne disposent pas d’une capacité suffisante pour leurs propres besoins. Ce n’est que parce que cet accord de stationnement réduit le nombre de sous-marins qu’ils doivent exploiter que certains de leurs sous-marins peuvent être libérés pour être vendus à l’Australie. Le Canada ne dispose pas de ce levier. Rien de ce que le Canada peut faire ne réduit le nombre de sous-marins dont les États-Unis ou le Royaume-Uni ont besoin.
L’Australie devrait également contribuer de manière significative au processus de conception d’une nouvelle classe de sous-marins « AUKUS », qui constituera le prochain sous-marin nucléaire du Royaume-Uni et servira de modèle pour la version qui sera finalement construite en Australie. L’Australie peut y contribuer parce qu’elle a acquis une expérience considérable dans la construction, puis la modernisation, de sa classe actuelle de sous-marins – la classe Collins – dans les années 1990 et au début des années 2000. La classe Collins intégrait des innovations véritablement de classe mondiale et a permis de maintenir une industrie sous-marine performante. Le Canada, en tant qu’exploitant de sous-marins initialement conçus et construits au Royaume-Uni, ne peut pas apporter une contribution similaire.
Les raisons pour lesquelles le Canada ne pouvait pas compter sur les États-Unis ou le Royaume-Uni pour développer une capacité de sous-marins nucléaires dans les années 1980 restent d’actualité. Au mieux, Washington considère toujours l’acquisition de sous-marins nucléaires par le Canada comme un projet qui détournera des ressources de domaines dans lesquels il préférerait que nous investissions. Au pire, il y voit toujours une action hostile visant directement ses intérêts. Le Royaume-Uni est trop intégré au programme américain pour soutenir le Canada de manière indépendante. Même si Londres et Washington étaient convaincus d’aider Ottawa à acquérir des sous-marins nucléaires, le calendrier est impossible à respecter. L’AUKUS a été créé en 2021. Même si le Canada pouvait suivre le même calendrier, commencer dès maintenant repousserait probablement la livraison du premier sous-marin au-delà de l’échéance de 2035. Un calendrier similaire ne pourrait être respecté que si l’AUKUS était abandonné et que le Canada prenait effectivement la place de l’Australie dans un accord similaire assorti d’un calendrier ambitieux. Sinon, les capacités des États-Unis et du Royaume-Uni à aider le Canada ne seront disponibles qu’une fois qu’une grande partie de ce que promet l’AUKUS aura été livrée, bien après le début des années 2040. C’est trop long pour que le Canada puisse attendre.
Il ne reste donc que la France comme partenaire potentiel. Cependant, bien que les sous-marins nucléaires français ne soient plus significativement désavantagés par rapport à ceux des États-Unis ou du Royaume-Uni, leur capacité à aider le Canada à respecter ses échéances n’est pas pour autant plus grande.
La capacité de la France à construire des sous-marins nucléaires sur son territoire est limitée et semble entièrement mobilisée pour ses propres besoins bien au-delà de 2035. Si le Canada en assumait les coûts, une nouvelle capacité pourrait vraisemblablement être mise en place. Ce serait en soi un projet s’étalant sur une décennie, et compte tenu du délai de construction typique d’un sous-marin nucléaire en France, qui dépasse neuf ans, cela repousserait également la première livraison bien au-delà des années 2040. On pourrait envisager la possibilité que la France aide le Canada à construire des sous-marins nucléaires sur son propre territoire, mais les délais seraient encore plus longs. Le Brésil poursuit actuellement la construction nationale d’un sous-marin nucléaire avec l’aide de la France. Ce sous-marin a été commandé en 2008. Son lancement est actuellement prévu pour 2037, soit un délai de livraison de 29 ans. C’est beaucoup trop long pour que le Canada envisage cette voie pour sa prochaine génération de sous-marins.
Conclusion
La décision du Canada de ne pas se doter de sous-marins nucléaires ne résulte pas d’une seule contrainte, mais de la convergence de plusieurs facteurs. Les missions prioritaires du Canada pour ses sous-marins, qui constituent la raison d’être de sa flotte, sont mieux servies par des sous-marins diesel-électriques équipés de systèmes de propulsion indépendants de l’air – exactement ce que le pays cherche à mettre en place. Les technologies qui rendaient autrefois la propulsion nucléaire particulièrement adaptée aux opérations dans l’Arctique ne constituent plus le seul moyen d’opérer dans cet environnement. Bien que les sous-marins nucléaires offrent toujours des avantages en matière d’autonomie, de vitesse et d’endurance, ces avantages sont particulièrement pertinents lors d’opérations menées de manière autonome loin du territoire national, alors que le Canada n’est susceptible d’intervenir dans ces régions qu’aux côtés d’alliés. En termes simples, il n’existe aucune voie viable pour acquérir des sous-marins nucléaires dans les délais exigés par le Canada, que ce soit par l’intermédiaire d’alliés ou par le développement national.
Le Canada a donc un choix clair à faire. Plutôt que de rechercher le sous-marin le plus performant en théorie, le Canada cherche celui qui est le plus adapté à ses besoins concrets – en fonction de sa géographie, de ses alliances et de ses priorités stratégiques. Les sous-marins nucléaires demeurent des outils puissants et, à certains égards, inégalés. Cependant, ce sont des outils conçus pour répondre à un ensemble de problèmes différents de ceux auxquels le Canada est confronté. L’absence d’une option nucléaire dans le programme d’acquisition actuel du Canada n’est pas un oubli. C’est le résultat d’une évaluation lucide de ce que le Canada attend de sa force sous-marine et de ce qu’elle est réellement en mesure d’accomplir.
Crédit image: U.S. Navy photo by Chief Mass Communication Specialist Josh Thompson.



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