Ce texte est un compte-rendu d’une intervention tenue lors de la conférence 4 ans de guerre en Ukraine : Quelles perspectives de paix pour la sécurité transatlantique ? tenue le 23 février 2026 à l’UQAM.
En dépit de tractations diplomatiques presque constantes, l’année 2025 ne nous aura pas rapproché d’une paix – loin de là.
Par contre, elle nous a permis de clarifier un certain nombre de points majeurs. Commençons d’abord avec la guerre comme telle. Nous entendions l’été dernier le discours que l’avancée russe sur le front de l’Est était inexorable. Poutine l’a répété par la suite : ou bien vous nous donner le reste du Donbass, ou bien nous allons le prendre par les armes. Et pourtant, l’armée a beau avoir grugé un 10% supplémentaire de la superficie de la province de Donetsk au cours de la dernière année (pour un total de 78%), la ville de Pokrovsk – population de 60,000 avant 2022 — tient toujours. Elle devait pourtant tomber à l’été 2024. Les villes fortifiées de Kramatorsk et Sloviansk – ironiquement, le berceau de l’insurrection séparatiste de 2014, mais reprises alors après 3 mois de siège –semblent encore loin du danger immédiat.
Bien entendu, la guerre n’est pas linéaire et personne ne peut prédire son dénouement, mais l’horizon d’un effondrement du front ukrainien similaire à la débandade allemande sur le front de l’ouest en 1918 semble hautement improbable. La technologie de la guerre ne cesse de changer. Il y a deux ans, le problème le plus grave nous apparaissait comme étant l’asymétrie dans les capacités d’artillerie, la Russie atteignant parfois un avantage de 10 pour 1. Mais l’Europe, en s’approvisionnant en partie de stocks à travers le monde, est parvenue à largement combler ce désavantage ukrainien. L’an dernier, les carences du recrutement ukrainien étaient au premier plan. La situation reste toute aussi critique—le nouveau et très jeune ministre de la défense a révélé des chiffres ahurissants le mois dernier (2 millions d’Ukrainiens qui préfèrent se cacher plutôt qu’aller au front), mais il reste que la suprématie des drones de surveillance a pris le dessus sur l’infériorité numérique des soldats ukrainiens. En termes brutaux, moins il y a de soldats ukrainiens sur la ligne de front, plus il y a de soldats russes qui périssent. La première leçon de 2025 est donc que l’avancée russe sur le front de l’Est n’est pas inexorable.
Puisque le front tient, alors la stratégie russe fut d’accentuer les attaques contre les civils. Il y a deux façons de s’en prendre aux civils. La première est de les attaquer directement par des bombardements aériens, comme la Russie l’a fait à Grozny dans les années 90, à Alep en 2015 ou à Marioupol au tout début de la guerre de 2022. Dans chaque cas, les pertes civiles ont été considérables. Mais à l’exception de Marioupol, les avions russes ont cessé très rapidement en 2022 de survoler l’espace aérien ukrainien, de peur de se faire abattre. La Russie a eu recours à l’artillerie pour pilonner les villes proches du front, transformant ainsi en champs de ruines toutes les villes du Donbas qu’elle a capturé ou assiégé – Bakhmout, Avdiivka et Pokrovsk parmi tant d’autres. La deuxième façon est de viser les infrastructures civiles. Pour Kyiv et les grandes villes à travers l’Ukraine, elle cherche, on le sait, à anéantir le réseau hydro-électrique pour ainsi profiter de l’hiver glacial. L’idée est de briser la résistance citoyenne, la forcer à mettre pression sur ses élites afin qu’ils mettent fin à la guerre à tout prix et acceptent les conditions russes.
Il s’agit cependant d’une illusion. Les historiens vous diront que ça ne fonctionne jamais. Une armée peut décider de ne plus se battre–on l’a vu en Afghanistan en 2021 et en Syrie en 2024–mais s’attaquer aux civils tend à produire l’effet contraire. Je ne sais pas personnellement comment les Ukrainiens font pour endurer à répétition de longues pannes de courant à moins 20 degrés dehors, mais je sais que dans l’agrégat, sur la base de sondages crédibles, à la question “Combien de temps pouvez-vous tenir ?” trois Ukrainiens sur quatre répondent “Aussi longtemps que possible”. Malgré les attaques presque quotidiennes de drones et de missiles sur leurs villes. La proportion était à peine plus élevée il y a quatre ans. Probablement parce que l’alternative est pire : les Ukrainiens savent ce qui se passe dans les territoires occupés et les prisons russes – ou ce qui s’est passé à Boutcha en 2022. Deuxième clarification : la détermination ukrainienne ne craque pas.
Et ce malgré les lourdes pertes militaires visibles dans chaque agglomération d’Ukraine, avec le flot continu de funérailles et de blessés graves revenant du front. Zelensky a récemment donné le chiffre de 55,000 morts, mais il apparaît maintenant probable que le bilan est au moins trois fois plus élevé. Une ONG ukrainienne a identifié, notices biographiques à l’appui, près de 100,000 soldats ayant péri depuis 2022, et près d’un autre 100,000 qui portés disparus, dont une forte proportion sont probablement décédés. La comparaison avec la première guerre du Donbas, celle de 2014-2021, est saisissante. Le nombre de soldats ukrainiens alors tués se chiffrait à un peu plus de 4,000. C’est donc entre 35 et 40 fois plus depuis 4 ans. Le nombre de morts du côté russe est beaucoup plus élevé, bien que pas nécessairement au pro rata de la population.
Sur le plan de la géopolitique, l’année 2025 aura provoqué trois changements majeurs. Le premier a été l’arrêt complet de l’aide militaire et économique des États-Unis vers l’Ukraine – bien que l’Europe, en partenariat avec le Canada et d’autres pays non-européens, peut acheter des armes américaines et les envoyer en Ukraine. Le deuxième est la prise de conscience choc des pays de l’OTAN, le Canada inclus, qu’ils ne peuvent plus compter sur les États-Unis pour les défendre. Le résultat est une hausse massive des budgets de défense, un virage qui aura un impact majeur sur la guerre en Ukraine, mais pas à court terme.
Le troisième changement est une rupture américaine avec les valeurs qui sous-tendent l’alliance occidentale. La plus fondamentale est l’idée que l’individu ou le citoyen a des droits face au souverain, face à l’État. Qu’il ne peut être arrêté arbitrairement et qu’il a droit à la vie. C’est le Bill of Rights anglais, devenu les droits humains. Ce qu’on appelle le droit international repose sur cette idée cardinale. Ainsi que sur le principe, depuis la Deuxième Guerre Mondiale, qu’un État ne peut unilatéralement changer les frontières d’un autre État. L’invasion de l’Ukraine de 2022 bafoue ces deux principes en cherchant à détruire un État, qui est aussi une démocratie. Troisième clarification de 2025 : l’administration de Trump 2.0 est indifférente à ces deux principes de base. Dans son discours à la Conférence de Munich, le secrétaire d’État Rubio ne les a pas mentionné une seule fois.
Sur le plan des négociations, la quatrième clarification est qu’en fait il n’y a pas eu de véritables négociations. Les Russes et les Américains se parlent, les Ukrainiens et les Américains se parlent, mais les Russes et les Ukrainiens ne se parlent pas. Par cela j’entends que les délégations russes aux rencontres bilatérales avec la partie ukrainienne n’ont jamais le mandat de discuter de questions politiques. Lorsque la délégation est menée par le propagandiste Vladimir Medinsky, alors le mandat est d’imposer des conditions et de donner des leçons de pseudo-histoire. Lorsque des militaires sont envoyés, c’est pour échanger sur les modalités d’un retrait unilatéral de l’armée ukrainienne du Donbass. Poutine ne veut pas négocier, surtout pas avec les Ukrainiens, et encore moins avec les Européens. Il faut comprendre que les fameuses “causes profondes du conflit”, que nous martèle la Russie depuis décembre 2021, trouvent leur source dans le refus par la coalition occidentale de redonner à la Russie son statut de puissance égale aux États-Unis. C’est pourquoi tout sommet entre Zelensky et Moscou apparaît illusoire. La Russie ne veut négocier qu’avec les États-Unis, par-dessus la tête de l’Europe et très certainement des Ukrainiens, et prétend même avoir obtenu un accord cet été dans ce qu’elle appelle “l’esprit d’Anchorage”, en référence au sommet d’Alaska entre Poutine et Trump en août 2025.
Un retrait du Donbas ne pourrait-il pas mener à une cessation des combats ? Il y a l’argument militaire : l’Ukraine perdrait ses fortifications, son front serait dégarni, exposant Kharkiv et le centre du pays. Il y a le précédent historique : Poutine a pris la Crimée sans conséquences véritables et en 2022 il s’en est pris au pays en entier. Mais il y a aussi, et peut-être surtout, le principe. Si l’Ukraine acceptait de se retirer, le fondement qu’un État ne peut changer les frontières d’un autre État par la force deviendrait légalement bafoué. De surcroît, l’Ukraine accepterait, au terme d’une négociation politique, de condamner des centaines de milliers de ces citoyens à l’arbitraire du pouvoir russe. Ce qui est en jeu n’est pas seulement une question de territoire, le 25% restant du Donbas, mais le double principe qui anime en fait toute la résistance des Ukrainiens, soit leur droit national de vivre dans leur État, et leur droit citoyen face à l’État. Ces principes sont ceux de l’Europe et du monde libre, et leur violation aurait des conséquences très dangereuses pour la sécurité mondiale. Ils ont été abandonnés par l’administration américaine depuis le retour de Trump, mais ils restent fondamentaux.
Les perspectives de paix sont-elles pour autant complètement bloquées ? Il est difficile d’entrevoir à court terme une percée diplomatique. La grande crainte de 2025 était que les États-Unis abandonnent l’Ukraine. Dans un sens, cela s’est déjà produit, avec l’aide militaire réduit à néant, et le choix de prioriser les systèmes et munitions de défense anti-aérienne sur le front moyen-oriental. Mais Trump, bien que toujours fasciné par Poutine, ne voit pas moins la Russie comme un adversaire sur le plan énergétique. D’où les sanctions contre les grands exportateurs de pétrole russe et aussi le rôle du renseignement de la CIA pour aider les Ukrainiens à mieux cibler les raffineries de pétrole et des usines militaires profondément en territoire russe. Trump met régulièrement Zelensky sous pression d’accepter l’inacceptable, mais il faut reconnaître qu’il a augmenté la pression envers la Russie là où ça fait le plus mal, soit l’exportation du pétrole servant à financer l’effort de guerre.[1]
La Russie ne veut pas négocier, mais elle a depuis quatre ans adapté sa stratégie en fonction des réalités du terrain. Elle s’est retirée du front de Kyiv, puis de la province de Kharkiv et de la ville de Kherson en 2022. Elle a retiré ses navires de guerre du port de Sévastopol en 2023. À chaque fois, ce fut parce que la situation militaire l’imposait. Cela n’est pas encore produit sur le front du sud-est. Les chances qu’un tel dénouement survienne en 2026 ne sont pas de l’ordre de zéro. La Russie nous a révélé qu’elle a perdu une grande partie de sa capacité de projeter son pouvoir sur d’autres continents, comme en Syrie, en Iran, et au Venezuela. Reste à savoir si cela peut se transposer sur le front ukrainien. Un cessez-le-feu deviendrait possible quand et si la Russie en venait à réaliser que son option militaire est neutralisée. Mais comme Poutine vivait dans une bulle en 2022 où il croyait que les Ukrainiens ne résisteraient pas, tout porte à croire, dans le système ultra-opaque de la Russie, qu’il vit toujours dans une bulle coupée de la réalité. Les dictatures ont cependant ceci de particulier que tout ce qui apparaît immuable peut se mettre à changer très rapidement.
L’impasse actuelle pourrait bien ne pas durer.
À propos de l’auteur
Dominique Arel, politologue, est titulaire de la chaire d’études ukrainiennes à l’université d’Ottawa (Canada) et le président de l’Association for the Study of Nationalities (ASN).
[1] Ces sanctions ont été suspendues depuis le début de la guerre en Iran.
Crédit image: Ministère de la défense de l’Ukraine, CC-BY-SA 2.0 via Flickr.


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