Sous l’impulsion du Premier ministre Mark Carney, le gouvernement canadien s’est engagé dans une réorientation majeure de sa politique de défense. Selon lui, la conception dominante « selon laquelle notre position géographique et nos alliances nous garantissaient automatiquement la prospérité et la sécurité ne tient plus ». Le Canada entend désormais développer des capacités militaires afin que « sa défense ne dépende jamais plus des autres ». L’ambition, colossale, tant la défense du pays était conçue et articulée autour d’une relation étroite avec les États-Unis, est nette : « Le Canada passe de la dépendance à la résilience. »
C’est dans cette perspective que le gouvernement canadien a dévoilé sa toute première stratégie industrielle de défense (SID). Elle appelle à « maximiser l’autonomie stratégique » du pays en développant des « capacités souveraines », ainsi qu’à soutenir « notre résilience en cas de conflit » et à « réduire les vulnérabilités de la chaîne d’approvisionnement » par la diversification de partenariats de défense. Ce double objectif repose sur une lecture sévère des bouleversements géopolitiques en cours : « Les hypothèses de longue date ont été bouleversées – sur la fin de la conquête impériale, la durabilité de la paix en Europe et la résilience des anciennes alliances. Dans ce monde incertain, il est plus important que jamais que le Canada ait la capacité de soutenir sa propre défense et de sauvegarder sa propre souveraineté. »
Dans les faits, ce récit est trompeur, car il masque la réalité que le gouvernement canadien n’entend pas réellement amorcer un virage vers une défense indépendante du Canada. Malgré l’ambition affichée de renforcer l’autonomie stratégique du Canada, la SID ne remet pas en question l’intégration structurelle du pays à l’architecture militaire et industrielle américaine. Elle propose certes une réindustrialisation militaire, mais pas une émancipation du giron étatsunien. En l’absence d’une nouvelle politique de défense faisant de l’autonomie stratégique une réelle ambition, le vaste plan de réarmement du Canada risque de perpétuer son modèle historique de forces « plug and play » intégrées aux États-Unis.
Cet article développe un argumentaire en trois temps. D’abord, il montre que la défense canadienne s’est historiquement construite dans un cadre d’interopérabilité et de complémentarité avec les États-Unis, tant sur le plan opérationnel qu’industriel, ce qui limite la portée d’une éventuelle réorientation souverainiste. Il analyse ensuite la conception gouvernementale de l’autonomie stratégique, largement réduite à une logique de production en sol canadien et d’espoir de propriété intellectuelle, sans redéfinition claire des objectifs de sécurité nationale. Enfin, il démontre que, loin d’annoncer une rupture, la SID s’inscrit dans une dynamique de continuité, où l’approfondissement de l’intégration continentale coexiste avec une ambition industrielle à dominante économique, révélant ainsi une autonomie partielle et circonscrite.
***
Pour lire la suite, rendez-vous sur le site du Rubicon.
Crédits photo : US Army photo by Sgt. Ethan Scofield via Flickr.



Les commentaires sont fermés.