Ce texte est un compte-rendu de la conférence 4 ans de guerre en Ukraine : Quelles perspectives de paix pour la sécurité transatlantique ? tenue le 23 février 2026 à l’UQAM.
Cela fait désormais plus de quatre ans que la guerre russo-ukrainienne a débuté. Durant cette période, les forces ukrainiennes ont tenu le front face à l’armée russe, qui n’est parvenue à conquérir qu’environ 10 % du territoire national. De nombreuses positions stratégiques résistent à l’agression, tandis que les forces russes subissent de lourdes pertes. Aujourd’hui, les avancées russes s’essoufflent, alors que l’Ukraine semble regagner progressivement du terrain sur son adversaire.
La guerre ne semble pas près de s’achever. Des deux côtés, les armées maintiennent leur capacité de résistance, et un effondrement militaire — russe ou ukrainien — n’apparaît pas comme une perspective probable à court terme. C’est dans ce contexte que, le 23 février 2026, le Réseau d’analyse stratégique a organisé une journée de conférence afin d’examiner l’état du conflit, les perspectives de négociation de la paix et les enjeux de la sécurité transatlantique — deux des sujets les plus structurants de l’année 2025.
Cette journée s’est articulée autour de deux questions centrales : après quatre ans de guerre et au regard des événements de 2025, quelles sont les perspectives de paix pour l’Ukraine ? Et quelles trajectoires se dessinent pour la sécurité et la coopération transatlantiques ? Deux panels thématiques ont été organisés pour y répondre, auxquels s’est ajoutée une présentation sur la réalité du terrain et sur l’essor des drones — véritable révolution dans la conduite de la guerre contemporaine.
Perspectives de paix : 2025, une année qui rebat les cartes ?
- Trois bouleversements majeurs en 2025
L’année 2025 a été marquée par de profonds changements. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump a reconfiguré le soutien à l’Ukraine, les perspectives de paix et la dynamique des négociations. Dominique Arel, professeur à l’Université d’Ottawa et directeur de la Chaire d’études ukrainiennes, a identifié trois bouleversements majeurs caractérisant cette année.
Premièrement, la décision de Donald Trump de suspendre intégralement l’aide militaire américaine a contraint l’Ukraine à s’approvisionner en armements américains par l’intermédiaire de l’Europe. Deuxièmement, cette rupture a provoqué une prise de conscience au sein des pays membres de l’OTAN, désormais confrontés à l’impossibilité de compter inconditionnellement sur leur allié américain. Troisièmement, une rupture de valeurs s’est consommée entre les États-Unis et les principes fondateurs de l’alliance occidentale. Ces trois transformations ont profondément ébranlé la stabilité de la relation transatlantique et ont complexifié la question du soutien à l’Ukraine. En parallèle, l’année 2025 a été marquée par une multiplication des initiatives de « négociations » de paix portées par Donald Trump et les États-Unis.
- Des négociations de façade
Tout au long de l’année 2025, les rencontres entre représentants russes et américains se sont multipliées afin de discuter d’une sortie de guerre. Cependant, peut-on réellement qualifier ces échanges de négociations ? L’ensemble des panélistes s’est montré profondément sceptique à cet égard.
Pour Dominique Arel, il n’a jamais existé de véritables négociations. Les Russes s’adressent aux Américains, qui relaient aux Ukrainiens, mais aucun dialogue direct n’a lieu entre Moscou et Kyiv. Vladimir Poutine semble chercher à négocier en contournant l’Ukraine et l’Europe, bloquant ainsi toute avancée diplomatique substantielle. Il en résulte une impasse : pas de percée diplomatique visible, une Ukraine soumise à une pression américaine croissante, et une Russie qui rejette toute négociation tant qu’elle n’est pas contrainte militairement.
Emmanuelle Rousseau, professeure à l’Université du Québec à Montréal, partage ce diagnostic. Les tentatives de négociation ne datent pas de 2025 — elles ont débuté dès les premiers jours du conflit —, mais l’année 2025 en a vu une intensification notable, sous l’impulsion des promesses de campagne de Donald Trump. Deux formats ont émergé : la diplomatie de la navette, dans laquelle les États-Unis jouent le rôle de transmetteur de messages entre Russie et Ukraine, et des pourparlers directs entre les belligérants sous égide américaine.
Plusieurs facteurs fragilisent structurellement ces formats. En raison de leur soutien à l’Ukraine, les États-Unis ne peuvent prétendre à une médiation neutre. Par ailleurs, les tentatives d’influence russes à leur égard ont rendu les discussions encore plus biaisées. À cela s’ajoute la stratégie personnaliste de Donald Trump, davantage orientée vers le coup d’éclat diplomatique que vers une efficacité négociatrice réelle. Enfin, les délégués présents n’ont aucun mandat décisionnel, ce qui empêche la construction d’une confiance mutuelle et d’une capacité d’engagement. Sur le plan relationnel, la Russie cherche systématiquement à exclure l’Ukraine des discussions et à saboter toute avancée possible. Selon Emmanuelle Rousseau, ce qui se déroule relève davantage d’une tentative d’imposer une paix non désirée que d’une démarche de négociation authentique.
- L’opinion publique ukrainienne : entre compromis et résistance
Maria Popova, professeure à l’Université McGill, a présenté les résultats de sondages d’opinion portant sur les positions de la population ukrainienne quant aux garanties de sécurité et aux perspectives de paix. Par rapport au début du conflit, les Ukrainiens se montrent aujourd’hui plus enclins à envisager certains compromis, notamment un gel de la ligne de front. Parallèlement, ils attendent des garanties de sécurité concrètes : déploiement de troupes européennes, engagements juridiquement contraignants, etc.
Toutefois, l’opposition demeure ferme face aux exigences russes et aux plans de négociation russo-américains. Les concessions territoriales sont jugées inacceptables par une large majorité de la population. Récompenser la Russie risquerait, selon les sondés, de créer une pause temporaire sans pour autant réduire le risque sécuritaire pour l’Ukraine ou l’Europe. Une majorité d’Ukrainiens considère encore que la Russie poursuit un objectif génocidaire ou vise l’annexion totale du territoire et la destruction de l’État ukrainien. Dans ce contexte, une majorité significative reste prête à continuer à résister plutôt qu’à accepter une paix perçue comme défavorable ou précaire.
- Les perspectives de guerre plutôt que de paix
Vincent Tourret, candidat au doctorat à l’UQAM, adopte une perspective similaire. Plutôt que de parler de perspectives de paix, il invite à parler de perspectives de guerre. Aucun des deux belligérants n’envisage réellement de s’engager dans des négociations sérieuses, eu égard à leur rapport respectif à la puissance et à leur théorie de la victoire.
Vincent Tourret rappelle que la puissance se comprend selon trois paliers : la ressource (effectifs, capacités industrielles, armements), la puissance effective (ce que le terrain révèle réellement de ces capacités), et la puissance comme paradigme d’action (la manière dont la guerre transforme les mentalités et les moyens). La Russie et l’Ukraine poursuivent le conflit parce que leurs paradigmes d’action respectifs leur permettent encore d’envisager de continuer. La théorie de la victoire ukrainienne repose sur une stratégie d’attrition, tandis que la Russie opère selon une logique de pression maximale. Tant que la guerre demeure perçue comme « faisable » des deux côtés, la paix demeure un horizon lointain.
La dronisation, un phénomène inévitable
Si les perspectives de guerre restent au cœur des débats, un phénomène a pris une importance considérable dans le conflit : l’essor des drones et la dronisation du champ de bataille. Faine Greenwood, consultante pour Tarentum Consulting LLC, a proposé une analyse de ce phénomène incontournable, dont plusieurs enseignements s’imposent.
La guerre en Ukraine a vu un changement de paradigme majeur : les grands drones à longue portée ont cédé la place à des appareils plus petits, moins coûteux et opérés à proximité immédiate du front. Cette approche ascendante — née de l’initiative des unités sur le terrain — a fait des drones des outils polyvalents et indispensables : frappe de l’adversaire, collecte de renseignements pour les autres corps d’armée, soutien logistique. Ces appareils, souvent dérivés du marché civil et adaptés aux besoins militaires, ont transformé la dynamique du combat. Les pilotes de drones sont désormais des cibles prioritaires, tant leur rôle est devenu décisif.
Cette révolution a débuté dès les premiers mois du conflit, avec l’utilisation par l’Ukraine de drones FPV kamikazes, rapidement adoptés par la Russie — inaugurant ainsi une situation de jeu du chat et de la souris. En 2024, la Russie a commencé à intégrer la fibre optique pour contourner les systèmes de défense électromagnétique, une évolution qui a marqué les années 2025 et 2026, notamment lors de l’opération ukrainienne Spiderweb. Ces technologies étendent considérablement la zone mortelle sur la ligne de front.
Ce phénomène dépasse les frontières du conflit ukrainien : on observe désormais l’utilisation de drones militarisés en Syrie, au Soudan et au Mexique, à des fins variées. Cette révolution remet en cause les paradigmes traditionnels de la guerre contre le terrorisme et impose des enseignements fondamentaux pour les efforts de réarmement des pays alliés
Sécurité et coopération transatlantiques : quels enjeux ?
- L’Europe face au défi du réarmement
La guerre en Ukraine a des répercussions profondes sur l’architecture européenne de sécurité. Couplée aux incertitudes de la posture américaine, elle place l’Europe et l’OTAN dans une situation complexe. David Cadier a rappelé les enjeux considérables qui pèsent sur l’Europe, non seulement pendant le conflit, mais surtout à son issue.
Si la guerre devait prendre fin, la Russie demeurerait hostile à l’Europe, et son armée, forgée par l’expérience du conflit, serait vraisemblablement plus redoutable qu’en 2022. Or, les pays européens n’en sont qu’aux prémices d’un effort de réarmement. Les défis à relever sont considérables : dissuader la Russie de toute nouvelle agression, assurer la sécurité de l’Ukraine par tous les moyens disponibles, et maîtriser les risques inhérents au réarmement européen lui-même. L’ordre régional évoluera vers la constitution de deux blocs militarisés, ce qui impose de définir avec précision la ligne de démarcation, d’identifier les violations potentielles et de s’y préparer.
- Les stratégies américaines et leurs conséquences sur l’OTAN
Alexander Lanoszka, professeur à l’Université de Waterloo, a exposé les différents scénarios d’évolution de la posture américaine vis-à-vis de l’Europe. Trois grandes options se dessinent.
La première est celle d’un partenariat autocratique, dans lequel les États-Unis s’associeraient à la Russie et à la Chine pour se partager des sphères d’influence mondiales. Cette option risquerait de provoquer un sentiment d’abandon chez les membres de l’OTAN, les poussant à s’organiser de manière autonome, tout en créant des fractures au sein de l’alliance. La deuxième option est celle du wedging — une coopération accrue entre Russes et Américains pour faire pression sur la Chine. Le risque d’abandon serait plus modéré, mais les concessions nécessaires à une coopération avec la Russie apparaissent irréalistes, ce qui fragiliserait le projet de réarmement européen. La troisième option est celle d’une posture agressive des États-Unis face à la Chine et à la Russie, susceptible de transformer les alliés européens en zones de confrontation ou en cibles. Dans ce scénario, la dépendance envers Washington diminue grâce au partage du fardeau, mais les désaccords sur la stratégie de confrontation pourraient réduire l’impulsion vers l’autonomie européenne. Ces trois scénarios ont des implications majeures sur la coopération transatlantique et façonneront durablement les relations entre les États-Unis et leurs alliés.
- L’union européenne face à un changement de paradigme
Chantal Lavallée, professeure au Collège militaire royal de Saint-Jean, a souligné le changement de paradigme à l’œuvre au niveau européen. La guerre en Ukraine a conduit l’Union européenne à passer d’une vision libérale à une approche plus réaliste en matière de sécurité. La nécessité de s’investir dans la défense se fait sentir aussi bien au niveau institutionnel que national : augmentation des budgets de défense, levée de tabous, réouverture de débats fondamentaux — y compris en Irlande sur la neutralité et sur la participation au réarmement collectif.
Ainsi, l’UE s’engage dans sa propre course au réarmement avec un horizon fixé à 2030, sans pour autant abandonner la trajectoire transatlantique, qui demeure cruciale malgré le développement de capacités autonomes. Pour le Canada, l’intégration au programme SAFE représente une opportunité de renforcer ses liens avec ses partenaires européens.
- Le Canada face à la recomposition de l’ordre transatlantique
Jonathan Paquin, directeur de l’École supérieure d’études internationales, a dégagé quatre points essentiels pour appréhender le futur de la sécurité transatlantique du point de vue canadien.
En premier lieu, il convient de revenir sur les transformations en cours au niveau systémique. Avant Trump, l’ordre international reposait sur une logique d’hégémonie libérale centrée sur les États-Unis, qui avait longtemps recueilli l’adhésion de la communauté internationale. À partir du moment où le président américain rejette cette logique, les principes fondamentaux de l’ordre s’effritent, créant une incertitude profonde sur l’avenir du système.
Dans ce contexte, l’OTAN est fragilisée. La confiance entre les membres et Washington s’est érodée, à tel point que certains alliés doutent de la solidité des garanties de sécurité offertes par l’alliance. Pour le Canada, cette évolution est particulièrement préoccupante : sa posture de dissuasion a longtemps reposé sur l’OTAN et sur le parapluie nucléaire américain, dans un monde où les États-Unis étaient perçus comme bienveillants. Or, la principale source d’incertitude provient désormais du voisin américain lui-même.
Jonathan Paquin exprime de sérieux doutes quant à la capacité et à la volonté des alliés de l’OTAN de défendre le Canada en cas de besoin — la réaction jugée timide de l’alliance face aux déclarations sur le Groenland en est, selon lui, une illustration éloquente. Dès lors, il ne s’agit plus pour le Canada de considérer l’OTAN comme une garantie automatique, mais comme une plateforme de négociation à mobiliser activement avec Washington pour qu’elle continue à servir les intérêts canadiens. La crise actuelle rappelle certes les débats de l’après-guerre froide sur la pertinence de l’alliance, mais l’OTAN a su traverser des crises similaires par le passé, et un effondrement prématuré ne saurait être anticipé.
Conclusion
En conclusion, les panélistes ont rappelé que les discussions dites « de paix » en cours ne peuvent véritablement prétendre à ce titre. Elles s’apparentent davantage à des tentatives avortées, en raison de l’absence des conditions diplomatiques nécessaires et du rôle biaisé joué par les États-Unis dans ces formats. La capacité des deux belligérants à poursuivre le conflit demeurant intacte, aucun des deux camps ne semble en mesure de se tourner résolument vers une négociation de paix : la logique de continuation des combats prévaut, et du côté ukrainien, c’est avant tout la survie de la nation qui est en jeu.
Sur le plan transatlantique, la guerre en Ukraine a profondément reconfiguré les relations internationales, une dynamique encore accélérée par l’arrivée de Donald Trump à la tête des États-Unis en 2025. Tous les intervenants s’accordent toutefois à dire que nous n’en sommes qu’au début d’une transformation d’ampleur, qui redessinera les équilibres transatlantiques et européens pour de nombreuses années à venir.
Crédit image: Ministère de la défense de l’Ukraine CC BY-SA 2.0, via Flickr




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