Cette collaboration multilatérale représente une occasion sans précédent pour le Canada de contribuer à l’essor de la prochaine génération de puissance aérienne.
Le Global Combat Air Programme (GCAP) est une collaboration trilatérale entre l’Italie, le Japon et le Royaume-Uni visant à développer un avion de combat de sixième génération destiné à remplacer respectivement les Eurofighter Typhoon britanniques et italiens d’ici 2040, ainsi que la flotte japonaise de Mitsubishi F-2, dont le retrait est prévu en 2035. Pour le Canada, il est prévu qu’un statut officiel d’observateur lui soit accordé lors d’une réunion des trois ministres de la Défense en juillet, ce qui lui permettra d’accéder à des informations sensibles sur le projet pendant qu’Ottawa délibère sur une éventuelle participation en tant que partenaire de développement ou futur acheteur.
Ouvrir la porte au GCAP constitue une étape logique pour un gouvernement Carney déterminé à diversifier les acquisitions militaires du Canada en réduisant sa dépendance aux solutions américaines au profit de partenariats plus étroits avec des alliés et partenaires partageant les mêmes valeurs. Cette démarche s’inscrit dans le prolongement de la décision majeure du gouvernement d’entamer des négociations avec Saab en vue de l’acquisition du système de veille aérienne avancée GlobalEye, plutôt que de retenir des solutions américaines.
Je soutiens que le moment est venu pour le Canada de chercher à jouer un rôle plus important dans le GCAP, au-delà du simple statut d’observateur, en tant que partenaire de développement capable d’apporter des contributions uniques. Le Canada dispose d’un secteur aéronautique compétitif, reconnu pour son expertise en avionique, en capteurs et en radars. Il abrite également des entreprises de calibre mondial spécialisées dans la simulation de vol et la formation des pilotes. Grâce à ses importantes capacités d’extraction et de raffinage des minéraux critiques, le Canada pourrait en outre fournir des intrants essentiels à la production que les trois partenaires devraient autrement se procurer en Chine.
La participation canadienne au GCAP doit être considérée comme distincte du débat en cours entre le F-35 et le Gripen, puisque ces appareils de cinquième et de génération 4,5+ sont évalués pour remplacer la flotte vieillissante de CF-18 de l’Aviation royale canadienne (ARC), dont le retrait est prévu en 2032. Même si le GCAP respecte son calendrier actuel, les premières livraisons au Canada ne surviendraient vraisemblablement pas avant la fin des années 2030. Par conséquent, la question du choix entre le F-35 et le Gripen demeurera déterminante à court terme.
Le GCAP comme « système de systèmes »
Qu’est-ce qui caractérise un avion de combat de sixième génération? Outre des capacités de furtivité accrues et un rayon d’action supérieur, son trait distinctif réside dans une architecture de « système de systèmes », où un avion piloté commande une escadrille de drones dotés d’intelligence artificielle (IA), appelés aéronefs de combat collaboratifs sans pilote (Unmanned Collaborative Combat Aircraft – UCCA), qui agissent comme des « ailiers fidèles » (loyal wingmen) tout en bénéficiant d’un degré élevé d’autonomie.
Ces futurs chasseurs sont conçus comme de véritables superordinateurs aéroportés et centres de commandement, jouant un rôle de « quart-arrière » (quarterback). Ils s’appuient sur les capacités déjà offertes par les appareils de cinquième génération — notamment la guerre électronique et la reconnaissance avancée fondée sur des capteurs sophistiqués — tout en plaçant ces fonctions au cœur même de leur profil opérationnel.
Dans le cas des chasseurs de quatrième génération, conçus pour percer les défenses aériennes et frapper des cibles tant aériennes que terrestres, ou encore des appareils de cinquième génération mettant davantage l’accent sur la furtivité avancée, l’avion piloté demeure l’acteur principal. À l’inverse, les chasseurs de sixième génération devraient presque toujours évoluer aux côtés d’un essaim d’UCCA destinés à accroître la « masse de combat » de la mission et à agir comme les « bras prolongés » du pilote. Celui-ci analysera les données recueillies en temps réel par les capteurs alimentés par l’IA de l’appareil, puis traitées par le « nuage de combat » (combat cloud), afin d’exécuter les ordres de mission.
La plateforme GCAP représente bien davantage qu’une simple coopération industrielle visant à construire un avion de combat. Il s’agit d’une initiative ambitieuse d’intégration technologique couvrant des domaines comme l’intelligence artificielle, le partage de la propriété intellectuelle, les chaînes d’approvisionnement interconnectées et le développement d’une plus grande autonomie vis-à-vis des États-Unis.
Outre le Canada, plusieurs autres pays ont manifesté leur intérêt à rejoindre le projet, notamment l’Australie, l’Arabie saoudite, la Pologne, Singapour, la Suède et l’Allemagne. Toutefois, alors que le Royaume-Uni et l’Italie ont laissé entendre qu’ils seraient relativement ouverts à un élargissement du consortium, le Japon s’est montré plus réticent à accueillir de nouveaux partenaires, craignant qu’un tel élargissement n’entraîne un processus de négociation complexe et long qui ralentirait l’élan du projet.
Cette divergence reflète en partie des priorités différentes entre les partenaires. Tokyo cherche avant tout à livrer les appareils d’ici 2035 afin de pouvoir répondre à un environnement stratégique régional qui se détériore sous l’effet des tensions croissantes avec la Chine. Londres et Rome privilégient quant à eux un échéancier plus flexible afin de permettre le développement complet des capacités de « système de systèmes » du GCAP.
Le plaidoyer canadien en faveur d’une participation au projet devrait être articulé autour de sa capacité à combler des lacunes ciblées en matière de capacités industrielles et de chaînes d’approvisionnement au sein du partenariat trilatéral. Par exemple, au cours de la prochaine décennie, le Canada devrait devenir l’un des rares grands producteurs de terres rares à l’extérieur de la Chine. Dans les applications militaires, les systèmes de haute technologie comme les avions de combat figurent parmi les principaux consommateurs de ces matériaux : un seul F-35 en contient plus de 400 kilogrammes. Compte tenu des avancées technologiques attendues pour les chasseurs de sixième génération, ceux-ci devraient en nécessiter davantage.
Il serait irréaliste de s’attendre à une révision importante de la répartition actuelle du travail industriel, puisqu’une telle démarche entraînerait des coûts de transaction supplémentaires et diluerait les responsabilités que chacun des partenaires a déjà obtenues pour son champion national de l’industrie de la défense dans le cadre de la conception de la plateforme GCAP. Les trois pays seront particulièrement prudents à l’idée d’intégrer de nouveaux partenaires, d’autant plus que les désaccords industriels entre Dassault Aviation et Airbus Allemagne ont récemment fait échouer la collaboration sur le Future Combat Air System (FCAS), le projet d’avion de combat de sixième génération évalué à 100 milliards d’euros.
Par conséquent, les trois partenaires seront vraisemblablement davantage disposés à accueillir des pays capables d’apporter des injections de financement ainsi que des engagements d’achat futurs d’appareils, sans exiger en contrepartie une renégociation importante de la répartition industrielle existante. La principale raison est que la viabilité financière du projet, dont le coût total est estimé à plus de 130 milliards de dollars, devient de plus en plus incertaine.
Le Royaume-Uni devait initialement engager plusieurs milliards de livres sterling en faveur du GCAP à la fin de 2025 dans le cadre de son Defence Investment Plan pour la prochaine décennie. Toutefois, les retards répétés ont fait naître des doutes quant à sa capacité à réunir les fonds nécessaires. De son côté, le Japon a consacré 500 milliards de yens (3,1 milliards de dollars américains) au projet au cours des cinq années se terminant en mars et a approuvé un financement supplémentaire de 170 milliards de yens, mais des sommes beaucoup plus importantes seront requises au cours des prochaines années. Cette situation survient alors même que Tokyo fait face à ses propres contraintes budgétaires après avoir annoncé la toute première réduction de la taxe à la consommation sur les produits alimentaires, une mesure qui devrait coûter au gouvernement 8 000 milliards de yens sur deux ans.
Ce que le Canada devrait faire
Le Canada devrait concentrer ses efforts sur l’obtention de possibilités de collaboration en recherche-développement (R-D) et en innovation dans le cadre d’un investissement multidimensionnel à long terme visant à renforcer les capacités futures de l’Aviation royale canadienne (ARC) ainsi que la base de connaissances et les capacités technologiques du secteur canadien de la défense. L’acquisition d’avions de combat de sixième génération par le Canada n’est pas une question de savoir si, mais quand. Conformément au principe « Construire–S’associer–Acheter » (Build–Partner–Buy Framework) de la Stratégie industrielle de défense, le Canada devrait donc chercher à participer au développement d’un système de prochaine génération en tant que partenaire, plutôt que de demeurer simple observateur en attendant d’en devenir éventuellement acheteur.
Toutefois, un engagement envers le GCAP pourrait conduire à un scénario où le Canada exploiterait à terme une flotte mixte composée de trois types d’avions de combat — le F-35, le Gripen et le futur appareil du GCAP — alors qu’il existe déjà une opposition importante à l’idée même d’une flotte composée de seulement deux chasseurs différents.
La voie la plus raisonnable consisterait à mener à terme l’acquisition des 88 F-35 déjà commandés, compte tenu des ressources considérables qui ont déjà été engagées en matière d’infrastructures de soutien, de maintenance, de formation du personnel et de logiciels. Les F-35 permettraient au Canada de remplir l’essentiel de ses engagements en matière de défense continentale et au sein du NORAD. Les ressources restantes devraient ensuite être consacrées au développement et à l’acquisition des futurs appareils du GCAP et de leurs UCCA, afin de renforcer le potentiel expéditionnaire de l’ARC entre l’Europe et l’Indo-Pacifique.
Une solution de rechange au GCAP consisterait à conclure un partenariat avec Saab afin de construire des Gripen au Canada, une entente qui pourrait également ouvrir la voie à un rôle important dans le propre programme suédois d’avion de combat de sixième génération. Le Konceptet Framtidens Stridsflyg (KFS) (« Programme conceptuel pour le futur système de combat aérien ») poursuivrait une approche de « système de systèmes » semblable à celle du GCAP et mène actuellement des études conceptuelles préliminaires.
Toutefois, une adhésion au GCAP ouvrirait la porte à une collaboration entre les entreprises et les instituts de recherche canadiens et les acteurs les plus avancés de l’industrie, notamment BAE Systems au Royaume-Uni et Leonardo en Italie — tous deux partenaires industriels du programme F-35 et auparavant associés à Airbus dans le cadre du développement de l’Eurofighter Typhoon — ainsi que Mitsubishi Heavy Industries au Japon, constructeur du Mitsubishi F-2 (dérivé du F-16 américain) et engagé dans les travaux précurseurs ayant mené au projet GCAP depuis le début des années 2010. Les retombées en matière d’acquisition de connaissances et les possibilités de recherche-développement conjointe dépasseraient ainsi largement celles qu’offrirait une collaboration avec Saab uniquement.
Avec l’abandon du projet Future Combat Air System (FCAS) mené par la France, l’Allemagne et l’Espagne, le GCAP constitue désormais le plus prometteur des projets occidentaux d’avion de combat de sixième génération auquel le Canada pourrait réalistement se joindre. Certains pourraient évoquer le programme américain Next-Generation Air Dominance (NGAD), qui développe le F-47. Toutefois, même si Washington pourrait éventuellement ouvrir la voie à une collaboration internationale, cette éventualité demeure peu probable. Le F-47 est en effet destiné à remplacer le F-22 Raptor, un chasseur de supériorité aérienne qui n’a jamais été exporté vers des pays alliés afin de préserver la confidentialité de ses technologies les plus sensibles.
Par conséquent, le GCAP représente pour le Canada la meilleure porte d’entrée vers un rôle véritablement significatif dans la conception et la fabrication d’un avion de combat de sixième génération. Si Ottawa décide de défendre avec vigueur sa candidature en mettant de l’avant les contributions uniques qu’il est en mesure d’apporter au projet, il trouvera sans aucun doute des partenaires réceptifs.
Crédit image: Hunini via Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.




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