« Le statut de la République Populaire Démocratique de Corée en tant qu’État doté de l’arme nucléaire a été consolidé de manière irréversible et permanente. » . Sur ces mots, prononcés par Kim Jong-un au 9ème Congrès du Parti des travailleurs du 23 février 2026, la Corée du Nord entérine la pérennisation de son arsenal nucléaire. En défiant tous les mécanismes issus du Traité de non-prolifération nucléaire, Pyongyang renonce à de nouvelles négociations sur la dénucléarisation.
Un revers certain pour Sanae Takaichi, la nouvelle Première ministre japonaise élue en octobre 2025. Son discours de politique générale, prononcé trois jours avant l’annonce nord-coréenne, accordait pourtant une place importante au désarmement nucléaire de la péninsule. À ses côtés figuraient également les habitués des documents sécuritaires japonais : la Russie et son contentieux des îles Kouriles ainsi que la Chine, grand rival régional.
Si ces trois menaces ne sont pas nouvelles pour les élites politiques japonaises, le 9ème Congrès du Parti des travailleurs révèle le défi majeur que Sanae Takaichi doit relever pour assurer la sécurité nationale. La Corée du Nord assume désormais pleinement son statut de puissance nucléaire, en partie parce qu’elle ne fait plus face aux mêmes contraintes diplomatiques qu’imposaient la Russie et la Chine, ses deux grands voisins, eux-mêmes dotés de l’arme nucléaire. Les équilibres régionaux en Asie de l’Est sont en pleine reconfiguration, au désavantage d’un Japon de plus en plus cerné par des menaces qui tendent à converger en un défi systémique.
La réponse de Takaichi semble pourtant décalée. Elle accentue la rupture avec la doctrine Yoshida, qui s’appuyait sur la garantie sécuritaire américaine et le pacifisme constitutionnel, mais son discours sécuritisant demeure marqué par un fort sino-centrisme. Son affirmation publique du lien entre sécurité japonaise et contingence taïwanaise en est la preuve. La supermajorité obtenue en février 2026 lui donne toutefois les moyens d’agir, mais sur quelles menaces, et au sein de quels systèmes d’alliances ?
C’est à cette question que cette analyse s’attaque en examinant dans quelle mesure la sécuritisation sino-centrée de l’administration Takaichi, à savoir le processus de transformation dans l’espace politique d’un enjeu social et public au rang d’enjeu sécuritaire justifiant des mesures d’exception, constitue une réponse cohérente aux défis sécuritaires régionaux auxquels fait face le Japon.
Une nouvelle administration pour réinterpréter les menaces régionales.
Les administrations japonaises successives héritent des mêmes rivaux régionaux depuis plusieurs décennies. Le contentieux russo-japonais des îles Kouriles nourrit les tensions dès 1945. La nucléarisation de la Corée du Nord menace quant à elle la péninsule à partir du premier essai en 2006. Le compétiteur majeur du Japon en Asie de l’Est demeure néanmoins la Chine, les deux puissances étant liées par une rivalité séculaire. L’invasion de la Mandchourie et les expériences bactériologiques qui y ont été conduites ainsi que le massacre de Nankin ont en effet alimenté la rhétorique anti-japonaise, institutionnalisée par la suite par le Parti Communiste Chinois. Takaichi hérite de ces tensions historiques : l’environnement sécuritaire régional n’est pas à l’avantage du Japon, en froid avec trois de ses principaux voisins.
Toutefois, si ces menaces ont longtemps été traitées comme des défis distincts, elles connaissent aujourd’hui une recomposition structurelle : l’alignement stratégique croissant entre Pékin, Moscou et Pyongyang. Les années 2020 ont en effet vu fleurir une dynamique de convergence entre leurs dirigeants rassemblés par leurs intérêts anti-hégémoniques. Les trois puissances ont multiplié les rencontres bilatérales, culminant avec une apparition conjointe en septembre 2025 à Pékin, à l’occasion du 80ème anniversaire de la victoire contre le Japon. Du point de vue militaire, la Chine a réaffirmé ses relations avec la Corée du Nord en renouvelant en 2021 le traité de défense mutuelle signé soixante ans auparavant. Les gouvernements russe et nord-coréen ont mis en place un accord de partenariat stratégique global en 2024, matérialisé par l’envoi de troupes nord-coréennes sur le front ukrainien.
L’impact de ces évolutions n’est pas à négliger pour le Japon, grand allié des Occidentaux. L’irréversibilité du statut nucléaire nord-coréen illustre cet isolement stratégique. Le front prônant la dénucléarisation nord-coréenne s’est effrité ces dernières années, à commencer par la Russie qui a abandonné toute « rhétorique dénucléarisante ». En 2024 le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov déclare en effet que la question du statut nucléaire de la Corée du Nord est close. La République Populaire de Chine s’aligne d’une manière plus discrète, supprimant toute mention d’une éventuelle dénucléarisation de son Livre blanc sur le contrôle des armements, le désarmement et la non-prolifération.
Le sujet n’a par ailleurs pas été mentionné lors de la récente visite du président Xi Jinping à Pyongyang en juin 2026. Pékin semble pourtant engagé dans un double-jeu : deux semaines avant cette visite, le président chinois accueillait Donald Trump lors d’un sommet bilatéral. D’après un communiqué de la Maison Blanche, les deux dirigeants y auraient « confirmé leur objectif commun de dénucléarisation de la Corée du Nord », une affirmation ni validée, ni démentie par le gouvernement chinois. Ce silence révèle une priorité assumée. C’est l’alliance avec Pyongyang qui constitue l’intérêt fondamental de Pékin, quand la dénucléarisation n’est qu’une concession rhétorique faite à Washington. La Chine refuse en somme d’infléchir officiellement sa position à l’égard de la Corée du Nord par crainte de s’aliéner ce partenaire, alors même que Pyongyang opère un rapprochement significatif avec Moscou. La position géographique de la Corée du Nord en fait un espace d’importance stratégique pour Pékin : en séparant la Chine de la Corée du Sud, où sont stationnées des forces américaines, elle agit comme zone tampon. Il serait malvenu de voir basculer un tel point critique dans l’orbite exclusive d’une puissance concurrente, et l’alignement, du moins en pratique, avec Kim Jong-un demeure nécessaire.
La position américaine est, elle aussi, traversée par des impératifs contradictoires. Les États-Unis offrent en effet leurs capacités de dissuasion élargie au Japon depuis le Traité de sécurité nippo-américain de 1951. Pierre angulaire de cette relation transpacifique, la dénucléarisation se doit d’être défendue par Washington, dont l’engagement a été réaffirmé en mars dernier à la suite d’une visite de Takaichi à la Maison Blanche. Mais Donald Trump a dans un même temps signalé sa disponibilité pour un rapprochement diplomatique avec Kim Jong-un, alors même que Pyongyang conditionne toute normalisation diplomatique substantielle à une reconnaissance de son statut nucléaire. Le Japon se trouve dès lors dans une position de vulnérabilité asymétrique. Les agendas parallèles de la Chine et des États-Unis érodent la crédibilité du front de dénucléarisation. Ces frictions introduisent une incertitude suffisante pour compliquer les calculs stratégiques de Takaichi, mais ouvrent néanmoins un espace pour engager une recomposition en profondeur de l’approche sécuritaire japonaise.
Sécuritiser pour agir : Takaichi, un tournant discursif ?
Alors que la National Security Strategy japonaise de 2022 adoptait une lecture plus interconnectée des menaces régionales, Takaichi réoriente le discours, recentrant la sécuritisation japonaise sur son voisin chinois. Durant ses interventions à la Diète, la Première ministre japonaise a en effet mis l’accent sur le rôle déstabilisateur de la République Populaire de Chine dans la sous-région. Elle met en garde contre la volonté chinoise « d’intensifier ses tentatives unilatérales de modifier le statu quo par la force ou la coercition ». Le Japon en fait les frais : en 2025, la RPC a multiplié les opérations de harcèlement maritime en mer de Chine orientale. La présence de garde-côtes dans la zone disputée des îles Senkaku a été maintenue sur une durée de 357 jours. L’utilisation de destroyers Type-055 s’est également accentuée dans les eaux voisines du Japon. Entre le 25 juin et le 1er juillet, le ministère de la Défense japonais a recensé dix mouvements de navires de guerre chinois au travers de détroits japonais, dont le transit du destroyer Type-055 Nanchang par le détroit d’Osumi.
Cette focalisation sur la puissance chinoise est caractéristique de la rhétorique de la Première ministre, qui défend publiquement la centralité du dossier taïwanais depuis 2021, avant même son élection à la tête du PLD. Elle n’est toutefois pas son produit : l’identification de la Chine comme compétiteur régional et contestataire principal de l’ordre libéral international s’inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs. La National Security Strategy of Japan de 2022, rédigée sous Kishida, a fortement contribué à faire de la Chine un objet central des préoccupations sécuritaires japonaises contemporaines. Cette dernière y était alors identifiée comme « le plus grand défi stratégique au maintien de la paix et de la sécurité du Japon ».
Sanae Takaichi a toutefois osé rompre avec la traditionnelle « ambiguïté stratégique » japonaise. Lors d’une déclaration à la Diète le 7 novembre 2025 elle a affirmé qu’un recours chinois à la force militaire contre Taïwan constituerait en l’état une « situation menaçant la survie » du pays. Un tel scénario permettrait aux autorités japonaises d’invoquer le mécanisme juridique de 2015 autorisant une action militaire au nom du principe de légitime défense collective. Se dressant contre la Chine avec un degré de franchise rarement atteint, l’administration Takaichi a continué sur cette lancée en retirant de son Diplomatic Bluebook le qualificatif de « relation bilatérale des plus importantes » jusque-là apposé à la République Populaire de Chine. Le discours de Takaichi tranche ainsi avec celui de ses prédécesseurs. Elle replace la Chine au centre des problématiques japonaises, et l’identifie publiquement comme menace directe à l’intégrité nationale. Mais la Première ministre ne s’arrête pas là : contrairement à ses prédécesseurs, elle possède désormais les leviers politiques pour transformer ses positionnements en programmes applicables.
Depuis les élections de février 2026, le PLD dispose d’une supermajorité. Totalisant plus des deux tiers des sièges de la Chambre des représentants, le parti peut contourner certains blocages de la Chambre des conseillers. Cette situation favorable s’accompagne d’une phase de recomposition des alliances qui, encore une fois, sied à Takaichi. Le parti Komeito, entré en coalition formelle avec le PLD en 1999, entretient historiquement des canaux de dialogue privilégiés avec Pékin. Il agissait jusqu’à présent comme un tampon entre les deux puissances, et avait contribué à l’amélioration de leurs relations bilatérales. La rupture de cette coalition a ouvert la voie au parti Nippon Ishin no Kai, plus en phase avec la position durcie de Sanae Takaichi. Cette dernière dispose dès lors du pouvoir institutionnel pour transformer la sécuritisation de la Chine en politique de sécurité concrète : le nouveau gouvernement a d’ores et déjà augmenté le budget de la défense à 8 800 milliards de yens pour l’année 2026, et annoncé une révision des trois documents sécuritaires d’ici décembre. Toutefois, en attendant de pouvoir conduire ces réformes structurelles, Takaichi recentre sa focale sur l’Indo-Pacifique, espace d’influence japonais qu’elle entend réaffirmer.
Diplomatie et sécurité : la réponse japonaise dans l’Indo-Pacifique.
Fidèle à son ancien mentor, Shinzo Abe, la Première ministre souhaite remettre le slogan « Japan is back » au goût du jour. Pour Sanae Takaichi, la diplomatie et la sécurité régionale forment un tandem crucial à la conservation de la souveraineté japonaise. La stratégie de « Free and Open Indo-Pacific », héritage d’Abe visant à garantir la stabilité régionale, en est l’instrument principal. Durant son discours à la Diète du 20 février 2026, la Première ministre affirme que le FOIP doit continuer d’évoluer, la coopération permettant de rendre la région « plus forte et prospère »5 : il retrouve ainsi sa fonction de contre-balancier géopolitique face à Pékin. À ces fins, Takaichi souhaite réaffirmer la place du Quad, forum de coordination quadrilatéral et pilier du FOIP, mobilisant trois puissances régionales (Inde, Australie et Japon) aux côtés de Washington. Sa fiabilité est toutefois remise en cause depuis le début du second mandat de Donald Trump, sous lequel aucun sommet de leaders n’a encore eu lieu. C’est là l’un des points faibles de l’architecture d’alliances japonaises en Indo-Pacifique. Si les gouvernements successifs ont travaillé à diversifier leurs partenariats, ils demeurent encore trop centrés autour des États-Unis. Les « triades indo-pacifiques » – soit les alliances US-ROK-Japon, US-Japon-Australie et US-Japon-Philippines – comportent toutes en leur sein la superpuissance, qui, au regard de la politique étrangère erratique du président américain, n’est pas toujours en mesure d’assurer une dissuasion crédible.
Ainsi, malgré un discours marqué par l’engagement multilatéral, l’administration Takaichi doit pour l’instant miser majoritairement sur ses avancées bilatérales. Le Japon a renforcé ses relations avec deux acteurs régionaux : l’Australie et les Philippines. La coopération australo-japonaise, déjà formalisée depuis la Joint Declaration on Security Cooperation de 2007, continue de se renforcer sous Takaichi. Le 18 avril 2026, les deux puissances ont approfondi leur coopération militaire par la signature de l’accord Mogami, le premier grand contrat d’exportation d’armements létaux depuis la levée de l’interdiction par la nouvelle administration japonaise. Cette avancée s’est poursuivie en mai, par un sommet entre Takaichi et Albanese à l’issue duquel ont été signés deux « Joint Statements » organisant la coopération bilatérale en matière de sécurité, de défense et de protection économique. Face aux restrictions chinoises sur les exportations de terres rares et minéraux critiques raffinés, dont les deux pays dépendent, le binôme s’engage à sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement. La relation avec les Philippines s’inscrit dans cette dynamique sino-orientée. La poursuite du contentieux du récif de Scarborough entraîne en effet des tensions entre les deux pays : la Chine refuse toujours de se soumettre à la décision d’arbitrage du tribunal international de 2016 donnant raison aux Philippines. Ces dernières ont renforcé la coopération militaire avec l’administration Takaichi par la signature de l’Accord d’acquisition et de services croisés (ACSA) le 15 janvier 2026. Il vient s’ajouter au Reciprocal Access Agreement, accord promouvant la coopération militaire en facilitant l’échange de fournitures militaires.
Si le Japon a trouvé auprès de l’Australie et des Philippines deux alliés partageant le même regard sur les activités chinoises en Indo-Pacifique, Takaichi doit également composer avec une puissance plus réticente. La Corée du Sud fait pourtant elle aussi face à la menace existentielle posée par Pyongyang, qui la considère de plus comme sa cible prioritaire. La dénucléarisation nord-coréenne a de fait été définie comme agenda commun des deux leaders lors de leur sommet à Nara en janvier 2026. L’urgence de la situation surpasse les dissensions historiques : le caractère conservateur de Takaichi, marqué notamment par sa visite au sanctuaire de Yasukuni, glorifiant des criminels de guerre de classe A, n’a pas empêché le maintien d’une coopération. C’est en effet la Chine qui représente l’obstacle principal de cette entente bilatérale. En tant que premier partenaire commercial de Séoul, Pékin est capable d’exercer une pression économique considérable sur Séoul. Le président sud-coréen, Lee Jae-myung, suit ainsi la ligne prudente du parti Minjoo, refusant toute position frontalement anti-chinoise qui pourrait s’avérer coûteuse. La Corée du Sud a effectivement payé le prix de sa dépendance en 2017. En acceptant le déploiement du système antimissile américain THAAD sur son sol, Séoul a subi une campagne massive de représailles économiques : boycott du tourisme, restrictions commerciales, ou encore pressions sur les entreprises coréennes présentes sur le territoire chinois. Ainsi, si le système d’alliances japonais est conçu pour contenir l’influence chinoise, cette dernière est également en mesure d’en limiter la portée, voire d’en entraver le fonctionnement. La Première ministre japonaise a pleinement conscience de ce pouvoir coercitif chinois, un enjeu sécuritisé lors de ses discours à la Diète.
Les limites du pouvoir japonais se matérialisent précisément à ce niveau. Le Japon ne peut créer un système hermétique à l’autorité chinoise, et ne peut non plus limiter le système d’entente concurrent de la même manière. La Première ministre japonaise n’envisage même pas la possibilité : les rapprochements croissants entre Pékin, Pyongyang et Moscou échappent à sa sécuritisation. C’est pourquoi la Russie n’apparaît pas comme un point d’intérêt au sein des alliances indo-pacifiques. Ses activités n’y sont pourtant pas négligeables : entre 2019 et 2025, dix patrouilles conjointes entre la Russie et la Chine se sont déroulées autour de la mer du Japon, la mer de Chine orientale et le Pacifique. L’activité russe n’est certes pas concentrée dans la région, d’autant plus que le conflit ukrainien mobilise la très grande majorité de ses ressources. Cependant, le danger réel que pose Moscou vis-à-vis du Japon et de son architecture Indo-pacifique n’est pas militaire. La Russie est en effet le liant du rapprochement progressif de la Chine et de la Corée du Nord ; non par dessein, mais par externalité. En intensifiant sa coopération avec Pyongyang, Moscou a alimenté les inquiétudes de Pékin : laisser la Russie devenir l’interlocuteur privilégié de Kim Jong-un reviendrait à céder un levier géostratégique fondamental. C’est cette compétition silencieuse pour le privilège diplomatique qui a poussé la Chine à redoubler d’efforts. Xi Jinping se positionne désormais comme le nexus de cette triple convergence, en témoignent ses récents sommets bilatéraux avec les présidents russe et nord-coréen. Ainsi, bien que la stratégie diplomatique japonaise en Indo-Pacifique ne soit pas dénuée de cohérence, la sécuritisation différenciée de Takaichi ne permet pas de percevoir cet effet de second ordre. Si la Russie ne présente pas d’intention hostile directe envers le Japon, elle impacte de manière significative la balance régionale des pouvoirs. Cet écueil dans la stratégie japonaise est d’autant plus préoccupant qu’il se double d’un affaiblissement de la garantie américaine, en place depuis des décennies.
Entre dépendance et diversification : les alliances transpacifiques.
Depuis le 8 septembre 1951 et la signature du Traité de sécurité nippo-américain, l’alliance avec les États-Unis constitue la fondation de la stratégie militaire japonaise. Ce lien perdure sous Takaichi, qui le considère comme la « pierre angulaire de la politique étrangère et sécuritaire du Japon » dans son discours de politique générale à la Diète. Son apparente robustesse s’est illustrée lors des sommets d’octobre 2025 et de mars 2026, desquels a émergé un engagement à renforcer la coopération diplomatique, défensive et économique. Sur le plan militaire, les États-Unis ont installé un système de lance-missiles Typhon sur l’archipel japonais, capable de frapper des cibles en profondeur dans la région.
Les récentes postures de Donald Trump trahissent néanmoins une fragilisation de ce lien au profit d’intérêts parfois contraires. En premier lieu, la volonté du président américain d’obtenir un accord commercial avantageux avec la Chine l’invite à être plus précautionneux dans son rapport avec l’administration Takaichi. Il n’avait exprimé aucun soutien envers la Première ministre à la suite de la pression chinoise causée par la crise diplomatique du 7 novembre. En second lieu, le désengagement américain, ou du moins son engagement sur d’autres théâtres, est une conséquence directe de la politique étrangère de Donald Trump. La National Security Strategy de 2025 et la National Defense Strategy de 2026 recentrent en effet la focale américaine sur « l’hémisphère occidental ». La Chine demeure une préoccupation majeure, mais son activité dans l’Indo-Pacifique n’est plus la matrice centrale de la stratégie américaine. L’absence de sommet des leaders du Quad depuis 2024 et la diminution de l’impulsion politique au sein des différentes architectures trilatérales associant le Japon et les États-Unis en sont les symptômes. Il en va de même pour la diplomatie transactionnelle américaine de « burden sharing » (partage du fardeau), qui exerce une pression conséquente sur les finances japonaises. L’accord commercial nippo-américain de 2025 prévoit un investissement progressif de 550 milliards de dollars dans l’économie américaine, alors que le Japon fait lui-même face à d’importantes contraintes domestiques. La relation nippo-américaine n’est toutefois pas menacée d’une rupture. Sa robustesse s’est illustrée le 31 juillet 2026, lorsque les Trésors américains et japonais ont mené une opération conjointe pour relever le yen, une opération saluée par le président Donald Trump qui a affirmé que les États-Unis “seront toujours présents pour le Japon”.
L’affaiblissement, bien que sensible, de la relation nippo-américaine contribue à la reconfiguration des équilibres stratégiques en Indo-Pacifique. Dans ce contexte, l’administration Takaichi doit, à l’instar de nombreux partenaires asiatiques, redouter d’être reléguée au rang de variable d’ajustement dans la rivalité sino-américaine. Cette évolution contraint Tokyo à une autonomie stratégique d’ampleur sans précédent depuis la mise en place de la doctrine Yoshida. La première Ministre est au fait de cette recomposition, et poursuit en cela la diversification de son système de partenariats stratégiques. C’est par-delà l’océan Pacifique que Takaichi tourne son regard. Elle a encouragé un approfondissement des relations sécuritaires avec le Canada, encadrées depuis la Déclaration conjointe sur la coopération en matière de politique, de paix et de sécurité de 2010. Takaichi et le Premier ministre canadien Mark Carney se sont rencontrés le 6 mars 2026, sommet à l’issue duquel a été mis en place le Partenariat stratégique global nippo-canadien. Le premier pilier met l’accent sur le renforcement de la coopération en matière de sécurité et de défense, en réponse à la “complexité croissante des enjeux de sécurité dans la région indo-pacifique”. Les deux États avaient déjà signé le 27 janvier 2026 l’Accord de Transfert d’Équipement et de Technologie de défense (ATET), qui instaure un cadre juridique pour le transfert d’équipement dans l’optique de projets conjoints. À cela viennent s’ajouter les mécanismes prévus dans le Partenariat stratégique global, notamment autour d’un dialogue bilatéral renforcé avec le Cyber Policy Dialogue et l’Economic Security Dialogue, qui visent à améliorer le partage d’intelligence et à rendre les réseaux d’approvisionnement plus résilients face aux tentatives de coercition économique dans la région.
Le rapprochement avec Ottawa ne peut toutefois compenser le désengagement relatif de Washington. Le Canada ne dispose ni des capacités de projection de puissance ni de la dissuasion élargie américaines, et reste lui-même tributaire des États-Unis pour sa défense. Le Partenariat stratégique n’en répond pas moins à des intérêts réels : la Chine et le Japon sont respectivement les deuxième et cinquième partenaires commerciaux du Canada et la demande des pays asiatiques en minerais critiques alimente ses exportations. La Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique, axée sur la promotion de la paix, la résilience et le renforcement des chaînes d’approvisionnement, est par ailleurs compatible avec la vision du Free and Open Indo-Pacific défendue par les administrations japonaises successives. Les motivations diffèrent, mais la logique est la même. Les deux États cherchent en effet à réduire leur dépendance envers les États-Unis, sécuritaire pour le Japon et économique pour le Canada, qui reste surexposé aux échanges avec son voisin.
La résilience d’un réseau de partenaires ne saurait pour autant se mesurer à sa seule diversité, mais dépend également de sa cohérence et de sa capacité opérationnelle. Si Takaichi entreprend de repositionner le Japon comme un acteur central de l’Indo-Pacifique, la capacité de son architecture de sécurité à répondre à la convergence croissante des puissances rivales demeure encore incertaine. En définitive, c’est probablement sur le terrain de la politique intérieure que se jouera la réponse japonaise à la recomposition régionale. La révision des trois documents, prévue en décembre 2026, constituera à cet égard un test décisif pour l’administration Takaichi. Elle permettra d’évaluer si la pression de l’environnement régional est suffisante pour renforcer l’autonomie militaire du Japon, en dépit des contraintes budgétaires et d’une opinion publique encore marquée par l’héritage pacifiste de l’après-guerre. En cas de réussite, cette révision ouvrirait la voie à l’amendement de l’article 9 de la Constitution, objectif fixé par Takaichi au printemps 2027. Les Forces d’autodéfense pourraient ainsi être pleinement constitutionnalisées, levant les dernières ambiguïtés juridiques qui freinent l’autonomie militaire japonaise. La tâche n’est toutefois pas sans obstacles : Takaichi doit encore trouver un soutien suffisant au sein de la Chambre haute, et conquérir l’opinion publique divisée. La politique intérieure devra désormais transformer en capacité ce que la sécuritisation a identifié, et que la recomposition régionale a rendu urgent.
Crédit image: Cabinet Public Affairs Office, via Wikimedia Commons.


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