La transformation de Hay’at Tahrir al-Sham (HTS), passé de l’un des mouvements djihadistes les plus radicaux de la guerre syrienne à une autorité dirigeante de la Syrie post-Assad reconnue à l’échelle mondiale, constitue l’un des développements politiques les plus extraordinaires de la dernière décennie au Moyen-Orient. Lorsque les forces du HTS dirigées par Ahmed al-Sharaa (anciennement connu sous le nom d’Abou Mohammed al-Jolani) sont entrées à Damas et ont renversé le régime de Bachar al-Assad en décembre 2024, la communauté internationale s’est trouvée confrontée à un défi inédit : comment les États et les organisations internationales doivent-ils réagir lorsqu’un ancien affilié d’al-Qaïda se retrouve soudainement en position d’autorité dirigeante de la Syrie? De nombreux analystes ont été surpris de constater que la normalisation diplomatique s’est opérée rapidement et pratiquement sans heurts : à la fin de 2025, al-Sharaa avait pris la parole devant l’Assemblée générale des Nations Unies, tenu des rencontres bilatérales avec des dirigeants européens et moyen-orientaux, et rencontré le président des États-Unis. Cette acceptation sans précédent de ce qui avait auparavant été qualifié d’« organisation terroriste » remet en question des conceptions bien établies, tant dans les débats universitaires que gouvernementaux, quant aux conditions dans lesquelles les groupes extrémistes se modèrent et acquièrent une légitimité.
Les théories traditionnelles de la modération, en particulier l’hypothèse inclusion-modération, soutiennent que l’assouplissement idéologique découle principalement de facteurs internes tels que la participation électorale, l’intégration dans des organes législatifs, la formation de coalitions et la nécessité de rivaliser pour obtenir le soutien du public. Ces paradigmes ne suffisent pas à expliquer la trajectoire du HTS, puisque le groupe n’a participé à aucune élection, n’a pas été intégré au processus politique syrien formel du régime Assad et a été totalement exclu des négociations de paix pendant plus d’une décennie. Au contraire, le HTS s’est modéré sous le poids d’un isolement diplomatique de longue durée, de sanctions étouffantes et d’une exclusion de toutes les grandes négociations multilatérales et des forums institutionnels concernant l’avenir de la Syrie. On peut donc dire que le HTS s’est réformé non pas parce qu’il a été accueilli dans l’arène politique, mais parce que son exclusion lui imposait des coûts considérables qui ne pouvaient être réduits qu’au prix d’un ajustement majeur de sa posture idéologique et de son activité stratégique.
De cette manière, le système international a activement façonné l’émergence du HTS plutôt que de simplement y réagir : des États étrangers, des organisations multilatérales et des institutions transnationales ont agi à la fois comme gardiens et accélérateurs, créant un contexte structurel dans lequel la modération est devenue la seule voie réaliste pour la survie et les objectifs du HTS.
Les dirigeants du groupe semblent avoir pris conscience de cette réalité très tôt. À partir du milieu des années 2010, et plus rapidement après la défaite territoriale de l’État islamique en 2019, le HTS a entamé un processus interne de déradicalisation et de rebranding politique visant non seulement à apaiser les communautés locales sous son contrôle à Idlib, mais aussi à anticiper les conditions dans lesquelles il pourrait un jour être considéré comme un acteur légitime par les puissances extérieures. Cette modération stratégique a fonctionné à la fois comme une restructuration interne du pouvoir et comme une posture consciente à l’égard des attentes de la communauté internationale.
Comprendre la modération du HTS et sa reconnaissance mondiale ultérieure exige un cadre qui dépasse l’inclusion interne pour examiner l’intersection entre l’adaptabilité interne et la pression systémique internationale.
Cette analyse met en lumière un aspect nouveau et complet illustrant la manière dont le HTS, présenté à l’origine comme faisant partie de l’avant-garde djihadiste mondiale, a évolué vers un acteur de construction étatique capable d’interagir avec les pays les plus puissants du monde. Elle contextualise la transition du groupe vers la modération en examinant à la fois ses origines radicales et les influences internes et externes graduelles qui ont transformé sa conduite au cours de la décennie ayant précédé la chute du régime Assad. Elle examine ensuite comment ces processus préparatoires ont permis au HTS de devenir progressivement une autorité dirigeante reconnue diplomatiquement en 2025, en décrivant la vague sans précédent d’engagement international, les transformations institutionnelles en Syrie et l’émergence d’une nouvelle doctrine de politique étrangère sous al-Sharaa. Enfin, le rapport considère les implications plus larges de la trajectoire du HTS pour les approches internationales à l’égard des acteurs radicaux non étatiques, en soutenant que, dans certaines conditions structurelles, l’exclusion plutôt que l’inclusion peut générer des incitations à la modération et à la transformation politique.
De l’avant-garde djihadiste à l’acteur protoétatique : la longue ère de la modération stratégique
Pour comprendre l’importance du rebranding du HTS, il faut d’abord examiner les fondements idéologiques initiaux du mouvement, solidement ancrés dans la doctrine salafiste-djihadiste et les objectifs révolutionnaires internationaux.
Lorsque Jabhat al-Nosra est apparu en 2012 comme affilié syrien d’al-Qaïda, ses dirigeants considéraient la Syrie comme un tremplin vers une transformation régionale plus vaste. Leur discours remettait en question la légitimité des États arabes existants, préconisait l’établissement d’un pouvoir islamique fondé sur une application stricte de la charia et considérait la violence comme le seul moyen de provoquer un changement politique. Le mouvement voyait les minorités confessionnelles comme des groupes adverses menaçant sa survie, condamnait toute forme de diplomatie avec les autres nations et tournait en dérision les forces rebelles soutenues par l’Occident en les présentant comme des marionnettes au service des intérêts des puissances mondiales. Ses premières décisions administratives, notamment l’instauration de tribunaux de la charia et d’une police religieuse, révélaient une orientation théologique rigide qui semblait immuable.
Cependant, à partir du milieu des années 2010, le HTS a été confronté à plusieurs défis structurels qui ont progressivement rendu sa posture maximaliste intenable. Son isolement international était plus sévère que celui d’autres acteurs armés non étatiques dans les conflits contemporains : contrairement aux talibans, au Hezbollah ou au mouvement sadriste irakien, le HTS ne disposait d’aucun État protecteur prêt à lui fournir une protection diplomatique ni d’un canal officiel vers les discussions internationales. Les États-Unis, la Russie, l’ONU et les États régionaux insistaient sur son exclusion de toute négociation. Cet isolement a été renforcé par des sanctions étendues, qui rendaient même l’acheminement de l’aide humanitaire vers les territoires contrôlés par le HTS extrêmement difficile. Cette combinaison de contraintes coercitives et normatives a créé un contexte politique dans lequel le HTS ne pouvait accéder aux ressources, à l’aide extérieure ou aux canaux diplomatiques qu’en modifiant substantiellement sa position idéologique et son comportement.
Parallèlement, le HTS procédait à des ajustements internes imposés par la réalité du contrôle territorial dans le nord-ouest de la Syrie. Lorsque la guerre est entrée dans une impasse prolongée après 2019, le HTS s’est retrouvé chargé de gouverner une région densément peuplée abritant des millions de civils déplacés à l’intérieur du pays. Le mouvement a compris, peut-être à contrecœur, que la pureté idéologique ne garantissait pas la viabilité administrative. Les populations locales avaient besoin de services, d’institutions et de stabilité politique. Répondre à ces besoins exigeait des compétences techniques, des procédures bureaucratiques et une coopération avec des organisations humanitaires étrangères, autant d’éléments incompatibles avec la rigueur doctrinale initiale du HTS. Ce problème de gouvernance interne a interagi avec les pressions internationales, produisant ce que l’on peut définir comme un « nexus interne-externe » des dynamiques de modération.
Le premier tournant idéologique majeur du groupe s’est produit avec sa séparation formelle d’al-Qaïda en 2016-2017. Bien que des factions dures au sein du HTS s’y soient opposées, cette rupture a constitué une étape essentielle pour dissocier le groupe du djihad transnational et signaler une orientation plus locale et pragmatique. Loin d’être un simple geste symbolique, cette séparation a favorisé une réorganisation organisationnelle plus large qui a marginalisé les djihadistes transnationaux les plus irréductibles, promu des dirigeants pragmatiques et permis au groupe de présenter sa lutte en termes nationaux plutôt que mondiaux. Jérôme Drevon et Patrick Haenni ont identifié trois mécanismes simultanés à l’œuvre durant cette période : le passage d’un cadre doctrinal salafiste-djihadiste à un discours religieux plus jurisprudentiel et enraciné localement; le démantèlement ou la marginalisation des factions extrémistes au sein des rangs du HTS; et l’affaiblissement de la formation idéologique afin de réduire les engagements djihadistes transnationaux chez les nouvelles recrues. Ensemble, ces mesures ont transformé l’image du HTS et préparé l’étape suivante de son repositionnement stratégique.
Un deuxième jalon a été la création du Gouvernement de salut syrien (Syrian Salvation Government, SSG) en 2017, que le HTS a soutenu et sur lequel il s’est de plus en plus appuyé comme partenaire administratif civil. Bien que le groupe ait conservé l’autorité ultime, il a présenté le SSG comme une organisation technocratique capable de fournir des services, d’établir des institutions et de représenter les communautés locales. Cette façade de gouvernement civil a permis au HTS d’interagir indirectement avec des acteurs internationaux et des organisations humanitaires qui refusaient auparavant de collaborer avec des groupes officiellement désignés comme terroristes. Plus important encore, elle a démontré la volonté du HTS de distinguer les fonctions militaires et civiles, ce qui se révélera plus tard crucial pour apparaître gouvernable aux yeux des autres puissances.
Au fil des années, les commandants du HTS, en particulier al-Jolani, ont mené une campagne de communication systématique visant à remodeler l’image du groupe : les déclarations publiques mettaient l’accent sur la justice plutôt que sur la vengeance, sur la construction institutionnelle plutôt que sur la lutte révolutionnaire, et sur les priorités locales plutôt que sur le djihad mondial. D’une part, des entretiens accordés aux médias internationaux présentaient le HTS comme un mouvement syrien sans intention de frapper les intérêts occidentaux, soulignant l’importance d’un gouvernement civil unifié dans le nord-ouest. Ce message était explicitement conçu pour correspondre aux attentes des publics internationaux et les rassurer sur le fait que le HTS ne constituait pas une menace transnationale. Malgré cette évolution narrative, le groupe continuait néanmoins de recourir à des pratiques telles que des châtiments et l’exclusion politique. D’autre part, l’aide internationale restait fortement contrainte, les infrastructures économiques se dégradaient sous le poids des embargos et le SSG peinait à maintenir les services de base. Cette pénurie, combinée à l’absence de circuits financiers formels, a poussé le HTS à adopter une approche plus pragmatique : al-Jolani a commencé à mettre l’accent sur les zones d’investissement, la diversification économique, l’autosuffisance agricole et la réactivation industrielle plutôt que sur la zakat ou la redistribution islamique. Il a présenté une vision de « dignité économique » fondée sur la productivité plutôt que sur la charité, beaucoup plus compatible avec les aspirations de développement néolibérales que les convictions idéologiques antérieures de l’organisation.
Au moment où le HTS lançait son offensive principale contre le régime syrien à la fin de 2024, l’organisation avait passé près d’une décennie à construire un récit de contrôle localisé, de rationalité institutionnelle et de modération idéologique. Ce récit était plus qu’une simple façade : même s’il est difficile de mesurer une véritable réforme idéologique interne, il ne fait guère de doute que le HTS a modifié ses institutions, son langage et ses pratiques afin de se présenter comme un acteur politique légitime capable d’accéder au pouvoir national. Ces changements ne témoignaient pas d’une intériorisation normative, mais d’une adaptation stratégique — une tentative de « jouer la modération » en prévision des attentes conditionnelles de la communauté internationale.
Autrement dit, le HTS a changé parce que demeurer inchangé l’aurait condamné à un isolement permanent. La chute du régime Assad a offert au HTS une occasion sans précédent tout en le soumettant à un examen accru. Dès que Damas est passée sous son contrôle, le HTS a dû démontrer que la modération pratiquée pendant des années pouvait se traduire par des obligations de gouvernance étatique. L’étape suivante de son évolution — son émergence comme autorité gouvernementale reconnue à l’échelle mondiale — allait montrer jusqu’où sa modération stratégique et son rebranding avaient réellement réussi.
La récompense de la modération : le HTS comme acteur étatique accepté internationalement
L’éviction d’Assad en décembre 2024 a ouvert un scénario politique fondamentalement nouveau en Syrie, dans lequel le HTS, longtemps dénoncé comme organisation terroriste, est devenu de manière inattendue l’autorité principale gouvernant un pays fragmenté et épuisé. Ce qui a suivi a constitué un basculement diplomatique sans précédent dans l’histoire récente du Moyen-Orient, compte tenu de l’isolement international de la Syrie. En quelques semaines, la Syrie est passée du statut de paria international à celui de régime courtisé par des pays arabes, des ministères européens et des diplomates occidentaux. Ce changement brutal n’était pas accidentel, mais le résultat d’années de modération intentionnelle qui avaient placé le HTS en position de satisfaire les conditions de reconnaissance de la communauté internationale. Cette reconnaissance résultait de considérations pragmatiques de la part des gouvernements et institutions internationales recherchant stabilité, influence et coopération dans la période post-Assad, plutôt que d’un soutien normatif à l’idéologie du HTS.
Après la prise de Damas, Ahmed al-Sharaa a proclamé la formation d’une administration intérimaire composée de technocrates et d’anciens membres du HTS. Les nouvelles autorités ont dissous ou fusionné les factions armées au sein d’une armée nationale, créé des ministères conçus pour fonctionner conformément aux standards bureaucratiques internationaux, entamé des discussions sur un processus de rédaction constitutionnelle et préparé le terrain pour de futures élections. Ces mesures visaient à présenter le HTS comme un groupe politique responsable respectant les normes mondiales de gouvernance. Al-Sharaa a également mis sur pied des commissions de justice transitionnelle et de recherche des personnes disparues, deux revendications de longue date des acteurs étrangers, envoyant les premiers signaux que la nouvelle administration entendait traiter les griefs accumulés au cours de décennies de guerre et de répression.
Parallèlement, une vague sans précédent d’activité diplomatique s’est produite. L’Allemagne et la France ont envoyé leurs ministres des Affaires étrangères à Damas au début de janvier 2025, marquant les premières visites occidentales officielles en Syrie depuis plus de dix ans. Quelques jours plus tard, le premier ministre du Qatar ainsi que le ministre saoudien des Affaires étrangères se sont rendus à Damas, soulignant une volonté régionale coordonnée d’interagir avec la nouvelle administration. La visite de l’émir du Qatar a constitué la première visite d’un chef d’État à Damas à peine quelques semaines après la chute d’Assad. Elle représentait un soutien symbolique à la transition du HTS qui aurait été impensable un an auparavant.
La normalisation s’est poursuivie en février 2025. Le directeur général de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques s’est rendu à Damas pour relancer les procédures de conformité syriennes, permettant aux nouvelles autorités de démontrer leur adhésion au droit international et aux obligations de conformité. Dans le même temps, les représentants américains Cory Mills et Marlin Stutzman ont effectué les premières visites semi-officielles du Congrès depuis 2012, suivies quelques mois plus tard par un groupe bipartisan de sénateurs. Ces rencontres ont marqué un changement progressif de la position de Washington : même si les États-Unis n’ont pas immédiatement retiré le HTS de leur liste d’organisations terroristes, ils ont reconnu que la réalité politique syrienne exigeait une forme d’engagement pragmatique.
L’effort diplomatique a culminé à la fin de mai 2025, lorsque al-Sharaa s’est rendu à Riyad pour une rencontre historique avec le président américain Donald Trump. Cette réunion a lancé des discussions sur l’allégement des sanctions et la coopération antiterroriste, constituant le premier dialogue présidentiel formel entre les États-Unis et la Syrie depuis 2000. Dans les mois précédant le sommet, al-Sharaa s’était rendu en Turquie, aux Émirats arabes unis, au Qatar, en France, en Azerbaïdjan et en Russie, tandis que le roi Abdallah II de Jordanie l’avait reçu à Amman. L’invitation ultérieure à s’adresser à l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2025 a marqué la conclusion symbolique du parcours du HTS, passé de l’ostracisme à l’acceptabilité.
Cet élan diplomatique a été renforcé par les efforts du HTS pour développer un cadre de politique étrangère clair : dans son discours à l’ONU en septembre 2025, al-Sharaa a présenté une stratégie fondée sur la diplomatie équilibrée, la stabilité régionale et la relance économique. Il a promis de coopérer avec les missions d’établissement des faits de l’ONU, remercié les pays arabes et occidentaux pour leur aide à la transition syrienne et présenté son administration comme défenseure à la fois de la souveraineté nationale et des obligations juridiques internationales. Son appel à une suspension immédiate des hostilités à Gaza était particulièrement notable, car il cherchait à associer la Syrie à des thèmes humanitaires internationaux plus larges tout en évitant un affrontement direct avec les préoccupations sécuritaires occidentales et israéliennes. La retenue sélective du HTS reflétait la nécessité d’éviter de contrarier des acteurs occidentaux importants dont la coopération était essentielle pour obtenir un allégement des sanctions et une aide à la reconstruction.
Dans l’administration intérieure, le HTS a maintenu une posture modérée afin d’obtenir l’acceptation internationale : l’administration intérimaire a renforcé les ministères chargés des infrastructures, de la santé et de l’éducation et rétabli des canaux pour les ONG humanitaires dans des paramètres contrôlés. L’expérience administrative antérieure du SSG à Idlib a servi de base au développement des institutions nationales, permettant au gouvernement de revendiquer une compétence administrative. En outre, le HTS a cherché à rassurer les groupes minoritaires en affirmant qu’ils n’avaient pas à craindre de persécutions, en rupture nette avec les déclarations sectaires antérieures du groupe. Ces démonstrations de tolérance étaient utilitaires plutôt qu’idéologiques et traduisaient un abandon intentionnel de pratiques antérieures afin de satisfaire les attentes internationales en matière d’administration pluraliste.
Les puissances étrangères ont récompensé cette modération non par solidarité idéologique avec le HTS, mais parce que les alternatives — effondrement de l’État, fragmentation des milices, reprise de l’expansion djihadiste — paraissaient nettement moins attrayantes que l’acceptation de la nouvelle administration dirigeante. Des puissances régionales comme la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite y voyaient l’occasion de sécuriser leurs frontières, de limiter les flux de réfugiés, de façonner le destin de la Syrie tout en rééquilibrant l’ordre régional. Les puissances occidentales ont reconnu la valeur pragmatique d’un engagement avec une force ayant abandonné le djihad transnational, affichant une discipline interne et contrôlant un territoire stratégiquement important. Même la Russie a modifié sa position, passant d’une défense vigoureuse d’Assad à une reconnaissance conditionnelle du nouveau gouvernement comme interlocuteur légitime.
Ces engagements diplomatiques ont servi non seulement de reconnaissance, mais aussi de canaux de conditionnalité permanente. Chaque visite, conférence et interaction institutionnelle a renforcé l’attente que le HTS reste modéré et respecte une gouvernance fondée sur des règles. Le processus a créé ce que l’on peut définir comme une boucle de rétroaction circulaire : la modération a permis d’obtenir la reconnaissance, laquelle a ensuite encouragé davantage de modération afin d’assurer la survie politique et la légitimité internationale.
L’administration ne pouvait plus facilement revenir à un comportement radical sans subir des coûts réputationnels importants et compromettre les avantages diplomatiques et économiques qu’elle avait cherché à obtenir.
Les critiques soutiennent que la modération du HTS est largement performative, dictée par des calculs opportunistes plutôt que par un véritable changement idéologique. Cette préoccupation n’est pas sans fondement, car les racines salafistes-djihadistes du groupe et son histoire de rigidité doctrinale soulèvent des doutes quant à la profondeur et à la durabilité de sa transformation. Toutefois, plusieurs facteurs structurels et institutionnels suggèrent qu’un retour au radicalisme entraînerait des coûts prohibitifs. Premièrement, le HTS a investi massivement dans des mesures de construction étatique en créant des ministères, en lançant des processus constitutionnels et en intégrant des technocrates dont le démantèlement minerait la gouvernance et la légitimité, tout en signalant un possible retour au radicalisme susceptible d’isoler à nouveau le groupe et le pays. Deuxièmement, la survie de la nouvelle administration est désormais indissociable de la reconnaissance internationale : l’allégement des sanctions, l’accès humanitaire et l’aide à la reconstruction dépendent du maintien de la modération, rendant tout revirement économiquement et diplomatiquement autodestructeur. Troisièmement, la marginalisation des factions les plus dures et l’affaiblissement des réseaux djihadistes transnationaux au sein du HTS ont réduit la capacité organisationnelle d’un retour idéologique. Enfin, une boucle de rétroaction conditionnelle — où chaque engagement diplomatique renforce les attentes de gouvernance fondée sur des règles — a verrouillé le groupe sur une trajectoire où la modération n’est plus seulement tactique, mais structurellement « collante ». Même si le scepticisme demeure justifié, ces dynamiques indiquent que la posture actuelle du HTS reflète une adaptation stratégique de plus en plus difficile à défaire.
Derrière cette façade de normalité subsiste une tension fondamentale : la modération du HTS semble essentiellement opportuniste, motivée par les avantages potentiels de l’acceptabilité internationale plutôt que par une véritable transformation morale de sa vision intellectuelle du monde. Sa capacité à maintenir cette modération dépendra des dynamiques internes, notamment de son aptitude à contenir les factions dures, à gérer les crises économiques et à répondre aux attentes culturelles d’une population traumatisée par la guerre. Dans le même temps, les acteurs internationaux doivent trouver un équilibre délicat entre l’appui à la stabilisation de la Syrie et la prévention de la normalisation d’un mouvement armé aux fondements idéologiques controversés.
Conclusion
L’émergence du HTS, passé d’une faction djihadiste mondialement isolée au dirigeant de la Syrie post-Assad reconnu à l’échelle internationale, illustre un mécanisme complexe et souvent négligé de transformation politique. Contrairement aux théories traditionnelles de la modération, qui mettent l’accent sur l’inclusion et les incitations internes, le cas du HTS montre que l’exclusion, lorsqu’elle est cohérente, multilatérale et matériellement contraignante, peut créer les conditions permettant à des mouvements radicaux de recalibrer leurs cadres idéologiques et leur comportement institutionnel. L’argument central du rapport est que le HTS s’est modéré non parce qu’il a accepté les règles internationales, mais parce que le système mondial a fait de cette conformité une condition de survie et de légitimité.
Cette trajectoire met en évidence l’influence structurelle de l’ordre international dans la définition des trajectoires offertes aux acteurs armés non étatiques. Elle montre comment la légitimité, loin d’être une caractéristique naturelle des acteurs étatiques, peut être accordée à des organisations auparavant radicales au moyen d’une adhésion performative aux normes mondiales. En même temps, la modération du HTS demeure situationnelle, instrumentale et potentiellement réversible. Sa viabilité à long terme dépendra d’une participation internationale soutenue, de changements continus dans la gouvernance intérieure et de la capacité du groupe à transformer une modération tactique en une identité politique plus profondément institutionnalisée et normative.
L’exemple du HTS constitue un précédent important pour la manière dont la communauté internationale devrait aborder d’autres groupes armés opérant dans des contextes tout aussi fragmentés. Il suggère que, dans certaines conditions — en particulier lorsque l’isolement extérieur limite sévèrement l’accès aux ressources et à la légitimité — des acteurs radicaux peuvent devenir étonnamment ouverts à une modération stratégique. Cependant, les risques liés à ce type d’engagement demeurent considérables, et la distinction entre adaptation pragmatique et véritable transformation idéologique devra être suivie de près dans les années à venir.
Crédit image: Commission européenne, CC BY 4.0.




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